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Soleil d'hiver

Couverture du livre Soleil d'hiver

Auteur : Edi Vesco

Traducteur : Caroline Roptin

Date de saisie : 03/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Archipel, Paris, France

Prix : 22.00 € / 144.31 F

ISBN : 978-2-84187-978-6

GENCOD : 9782841879786

en vente sur logo Alapage.com


  • La présentation de l'éditeur

Tout semble opposer Daniel et Sara.

Marqué par la fin tragique de son père, Daniel a grandi en Corse, dans le dénuement mais entouré de l'affection de sa mère et de celle de Mathilde, une doctoresse installée sur l'île pour oublier un passé douloureux. À l'inverse, Sara, issue d'une lignée aisée de la région du lac Majeur, a été privée de toute tendresse maternelle.

Lorsque Sara, devenue journaliste pour un magazine féminin, croise la route de Daniel, médecin spécialiste des maladies tropicales, un déclic se produit que les jeunes gens n'osaient plus espérer. Bonheur durable... ou simple éclaircie ?

De Paris à Milan, des maquis corses aux oasis africaines, Soleil d'hiver est un roman qui donne des raisons de croire en l'homme.

Née en 1955 à Arona, au bord du lac Majeur, Edi Vesco, diplômée de lettres classiques, est journaliste et l'auteur de nombreuses nouvelles. On lui doit aussi une biographie, Sissi, une rebelle à la cour de Vienne (Sperling & Kupfer, Milan, 2004).

«Envie de tomber ou retomber amoureuse ?
Lisez ce livre : l'émotion qui s'en dégage reste en nous longtemps après qu'on l'a refermé.»
Gloria Brolatti, TU





  • Les premières lignes

Aimer trop ou pas assez

Nanterre (banlieue parisienne), décembre 1961

La table d'occasion grinçait fort. Thilde Gauthier espérait que sa corpulente patiente cesserait bientôt de s'agiter.
- Farida, arrête de bouger !
Autant demander à un balénoptère de cesser de nager. Même penchée en avant, la femme continuait à se contorsionner tandis que le médecin tentait d'examiner son dos.
- Qu'est-ce que vous avez fait de beau à Noël, docteur Thilde ?
- Arrête de parler ! Et de bouger... Respire à fond... Encore... Encore... Bien, tu es guérie. Plus de bronchite. Mais la prochaine fois que tu attrapes un rhume, reste au chaud chez toi et ne viens pas faire le ménage ici. On peut bien se débrouiller toutes seules pendant quelques jours.
- Non, je vous enverrai plutôt quelqu'un d'autre. Vous avez déjà tellement à faire, vous, le docteur Aline et le docteur Sandra. Et puis, il vaut mieux que je sois ici que chez moi. Ça fait un mois que le chauffage est en panne. Tous les enfants sont malades. On paie le loyer, mais il n'y a personne pour venir réparer la chaudière. Et vous savez ce qu'ils lui ont répondu, au mari de Nawaar, quand il est allé se plaindre ? «Si vous avez froid, vous n'avez qu'à retourner dans votre désert !» Vous pourriez peut-être lui parler, vous...
- D'accord, j'essaierai, mais je ne te promets rien ! Tu peux te rhabiller, maintenant !
Elle donna une petite tape affectueuse sur le bras de la femme et retourna vers son bureau pour mettre sa fiche à jour.
Farida la rejoignit. Ses yeux noirs, brillant comme des dattes, luisaient d'impatience.
- Maintenant, vous pouvez me dire ce que vous avez fait à Noël ?
- La plus belle chose qui pouvait m'arriver !
- Je vois ! Vous avez fait l'amour avec un homme magnifique.
- Farida !
Cette femme était obsédée par sa vie sentimentale.
- Non, pas d'homme magnifique. J'étais de garde à l'hôpital, trois accouchements : deux filles et un garçon.
- Ça, c'est bien ! Et vous, quand est-ce que vous aurez un enfant ? Vous êtes tellement jolie, tellement sympathique, tellement intelligente, tellement gentille...
- Quand j'aurai trouvé quelqu'un qui ne confondra pas «gentille» avec «stupide», Farida. Ça ne m'est encore jamais arrivé. Allez, bonsoir, à demain !
- À demain, docteur. Et merci pour la chaudière !
- Je t'en prie. Mais je te l'ai dit, je ne peux rien te promettre.
Quand Farida eut fermé la porte, Thilde nota «Farida - Chaudière» au milieu de dizaines de petits mots tout aussi insolites. Ici, au dispensaire, il ne suffisait pas d'être médecin, il fallait aussi se transformer en assistante sociale, psychologue, administratrice, baby-sitter, institutrice... tout en improvisant d'heure en heure, en fonction des événements. Pourtant, chaque jour passé à venir en aide aux femmes déshéritées de Nanterre lui procurait plus de joie que dix journées à l'hôpital.
Ces femmes et leurs enfants n'avaient rien, et «rien» signifiait vraiment «rien». Elles pouvaient être françaises ou immigrées maro­caines, congolaises voire cambodgiennes, le problème était le même. Rien. Pas de culture, pas d'argent, pas d'espoir, pas de droits, si ce n'est en théorie. Pas d'espoir... c'était ça qui faisait le plus mal. Des femmes nées seulement pour être battues, exploitées, violées, abusées et humiliées jour après jour, qui n'avaient jamais connu ni la douceur, ni l'amour, ou avaient cru le trouver auprès d'hommes qui s'étaient ensuite révélés être des monstres. Des maris mais aussi des pères, des frères et des fils brutaux, violents, prêts à laisser exploser leur rage sur elles pour n'importe quel prétexte : un travail perdu ou une soupe trop salée, une grossesse imprévue, le fait de n'avoir pas été le premier homme de leur vie, un regard pas assez soumis ou une chemise mal lavée, la naissance d'une fille à la place du garçon tant attendu ou deux francs qui manquent dans le porte-monnaie. Des femmes «au destin barré», comme disait Aline. Aucune perspective, aucun débouché. À moins d'avoir la peau dure comme Farida qui, elle, était une vraie tigresse. Son mari s'était fait renverser par un camion.un mois et demi après leur arrivée en France, et elle s'était retrouvée veuve à vingt et un ans avec quatre enfants en bas âge. Or, loin de baisser les bras, sans l'aide de personne et au prix de sacrifices énormes, elle avait fait en sorte qu'ils se retrouvent tous avec un diplôme en poche. A part voler, tuer ou se prostituer, elle était prête à tout pour ses enfants et avait ainsi gagné l'estime de chacun, n'hésitant pas, en cas de nécessité, à sortir son couteau à cran d'arrêt. Aujourd'hui, elle avait quarante-deux ans, en paraissait soixante et se promenait toujours armée de son couteau, bien qu'aucun homme n'ait jamais osé lui manquer de respect.


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