Auteur : Rafael Menjivar Ochoa
Traducteur : Thierry Davo
Date de saisie : 01/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Cénomane, Le Mans, France
Collection : Littérature
Prix : 13.50 € / 88.55 F
ISBN : 978-2-916329-07-9
GENCOD : 9782916329079
Sorti le : 20/09/2007
«La seule chose certaine concernant les mots est qu'ils s'usent à mesure que le temps les violente.»
«Il était prêt à sculpter son chef-d'oeuvre et, de fait, le seul véritable chef-d'oeuvre qu'il était disposé à créer. Elle sourit quand il lui dit que le moment était venu. Il posa sa tête sur ses genoux et lui demanda si elle l'aimait. Non, lui répondit-elle, et il se sentit soulagé : l'amour pouvait justifier et supporter ce qu'il ferait d'elle; l'absence d'amour signifiait qu'elle était là pour être ce qu'elle devait être, pour devenir ce qu'elle devait devenir, pour occuper une place unique et incessible dans l'incommensurable enchaînement des choses qui doivent se produire pour que l'univers, les univers, tout, ne soit pas détruit.»
Amour, haine, mort, création, éthique et métaphysique, chaque ligne de ce texte fouille au scalpel la condition humaine, cherchant «comment décrire quelqu'un qui n'est pas Dieu», ses affections et ses tourments, son enfermement, son désir de liberté et ses utopies, les tours et les détours de sa lucidité : un homme, Pygmalion terrifiant et si proche de nous.
Né en 1959, Rafaël Menjivar Ochoa a vécu en exil et travaillé pour l'agence de communication de la guérilla pendant la guerre civile au Salvador. Après avoir exercé des fonctions de journaliste, notamment au Mexique, il rentre en 1999 à San Salvador où il crée la Maison de l'écrivain. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, dont quatre déjà traduits aux éditions Cénomane, il est également traducteur, compositeur et éditeur.
Il ne se souvient pas : il voit.
Il y a un homme absurde enfermé dans une pièce de quelques mètres de long sur autant de large et d'une hauteur mathématiquement identique ; une pièce qui sent perpétuellement le désinfectant et le renfermé, bien que cet homme absurde n'ait pas vu, pendant ses années de captivité, un seul être humain ou mécanique nettoyer sa cellule ou surveiller la porte et l'empêcher de sortir et de s'en aller ; peut-être ne verrait-il pas ou ne reconnaîtrait-il pas un être humain ou mécanique, peut-être pas même une vague présence, si quelqu'un entrait, se mettait soudain devant lui et lui disait «Bonjour» ou «Qu'est-ce qu'il fait chaud» ou n'importe quoi. Il est probable même que plusieurs fois par jour des êtres divers entrent pour prendre soin de son maintien en vie, c'est même certain, parce que le lit est fait peu de temps après son lever, et le repas apparaît à un moment donné, monotone, en trois rations qu'il sait - si savoir est un de ses attributs - répartir au fil de la journée, et quelqu'un doit l'emmener aux toilettes et rester là pour le surveiller trois ou quatre fois par jour, le raser pour qu'il ne se blesse pas, le soigner quand il tombe malade, à supposer qu'il y ait des virus et des bactéries dans cet espace aseptisé qu'est sa prison, qu'il y ait d'autres êtres vivants dans son propre organisme, et il doit y en avoir : comment fonctionneraient ses processus digestifs sans bactéries ? quelle serait son histoire s'il n'avait jamais souffert d'une grippe ou connu la brûlure de l'herpès sur les lèvres et sur la langue ? à quoi servirait d'être né - si naître sert à quelque chose - s'il n'avait jamais eu à utiliser l'alcool ou l'eau oxygénée sur ses genoux pour que les microbes ne le remplissent pas de pus, ou pour expulser le pus, parce que les genoux écorchés et le pus sont la condition nécessaire de toute enfance, et s'il n'avait pas eu d'enfance il ne serait jamais arrivé dans cet endroit où il n'est rien d'autre qu'un homme absurde que quelqu'un observe ?
Il est fondamental que quelqu'un entre de temps en temps ou fasse son apparition et regarde s'il va bien, s'il souffre, si son état est aussi satisfaisant que celui qui à présent le domine -si quelque chose le domine, disons l'indifférence -, sans quoi son enfermement ne serait pas réel : quelqu'un doit savoir qu'il est là, le voir, et le haïr ou l'aimer ou ne rien ressentir : la loi a besoin de témoins, si c'est la loi qui l'a confiné; la loi a besoin que quelqu'un le maintienne en vie, l'empêche d'être ce qu'il a un jour désiré être, même s'il ne peut le voir, n'a pas envie de le voir ou n'est pas capable de le percevoir, comme s'il était dans une autre dimension ou comme si ses yeux étaient aveugles pour son surveillant ou pour qui s'érigerait en oeil de la loi. Et il est probable qu'on puisse aller jusqu'à dire qu'il est aveugle, parce que si quelqu'un entrait dans sa cellule, si quelqu'un s'occupait de lui, si quelqu'un le punissait ou l'ignorait -c'est pareil-, il ne le verrait pas, il ne le voit pas, il ne peut ou ne désire pas le voir, à supposer qu'il est resté dans son corps quelque place pour le désir. Peut-être ne reconnaît-il pas d'autres êtres que lui-même, pas même lui-même - il n'y a pas de miroirs -, pas même les êtres aimés, c'est ainsi qu'on les appelle, à supposer qu'ils soient venus, qu'ils se soient fatigués de ne pas être reconnus et aient décidé qu'il ne valait pas la peine d'être là juste pour le voir occupé à les ignorer ; peut-être l'espace autour de lui, autour, au-dessus et au-dessous de lui, n'est-il que cela pour lui : de l'espace, une bulle muette à l'intérieur de laquelle il se déplace sans alternative ni envie, mais dont il ne perçoit pas la profondeur, les présences, la couleur, rien, et il pourrait y avoir foule autour de lui, il ne s'en rendrait jamais compte, quand bien même on le lyncherait, et il ne jouirait ni du plaisir ni du désespoir d'être haï dans l'unanimité du lynchage ; peut-être est-il neurologiquement insensible à la présence d'autres êtres et n'a que de temps en temps la conscience lointaine de certaines choses, de quelques choses, une conscience machinale, produit de l'instinct, du conditionnement, de la programmation de quelque puce perverse greffée dans un des recoins de son cerveau, et non de ce qui un jour le fit humain, à supposer qu'il y ait quelque chose qui fasse les hommes humains : modèle, coutumes, réactions communes.
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