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Théorie, littérature, enseignement, n° 24. Forces-figures : faire sentir les forces insensibles

Couverture du livre Théorie, littérature, enseignement, n° 24. Forces-figures : faire sentir les forces insensibles

Auteur : Noëlle Batt

Date de saisie : 28/09/2007

Genre : Sciences humaines et sociales

Editeur : Presses universitaires de Vincennes, Saint-Denis, France

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-84292-197-2

GENCOD : 9782842921972

Sorti le : 06/09/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Après un examen approfondi des ressources opératoires des notions de «diagramme» et de «motif» (cf. TLE 22 et 23), ce numéro traite de celles de la notion de «forces» telle que Deleuze la reçoit de la tradition philosophique, et telle qu'il la transforme pour en faire un trait définitoire de l'art conçu comme «capture des forces». Les auteurs ici rassemblés, tout en partageant cette connaissance du parti pris deleuzien, soumettent des hypothèses critiques sur ce que peut être une «pensée des forces» dans des champs disciplinaires variés : philosophie, histoire des sciences, critique et théorie littéraire, esthétique, sémiotique. Ils tentent aussi d'élucider si l'articulation privilégiée entre «figure» et «force» qui s'énonce à propos de la peinture de Bacon peut être étendue à d'autres domaines.

Forces-figures
Noëlle Batt

Paul Valéry : la force et la forme.
De la physique à la biologie et, ce faisant, à l'esthétique
]ean-Claude Coquet

Des forces aux champs : l'exemple de la gravitation
Alexis de Saint-Ours

L'art comme symptomatologie, capture de forces et image.
Littérature, peinture et cinéma chez Deleuze
Anne Sauvagnargues

La notion de force en analyse du discours
Sylvain Dambrine

Figures et forces en linguistique cognitive : pour une redéfinition du concept de représentation dans une Grammaire de Constructions Floue
Guillaume Desagulier

L'infigurable envers : le visage de Diane Williams
Arnaud Regnauld

La capture des forces dans le plan de composition esthétique : The Body Artist de Don DeLillo
Noëlle Batt

La réalisation de ce numéro a été confiée à Noëlle Batt.

Ce numéro traite de la notion de «force» telle que Deleuze la reçoit de la tradition philosophique, et telle qu'il la transforme pour en faire un trait définitoire de l'art conçu comme «capture des forces».

Les auteurs ici rassemblés, tout en partageant cette connaissance du parti pris deleuzien, soumettent des hypothèses critiques sur ce que peut être une «pensée des forces» dans des champs disciplinaires divers : philosophie, histoire des sciences, critique et théorie littéraire, esthétique, sémiotique.





  • Les premières lignes

FORCES-FIGURES
Noëlle Batt

[...] faire sentir les forces insensibles [...].
G. Deleuze, Francis Bacon.
Logique de la sensation, p. 57.

Pourquoi poser aujourd'hui à propos du langage, du discours et de l'art, la question des forces et des figures, après avoir posé précédemment celle du diagramme (2004) et celle du motif (2005) ? Parce qu'un concept n'opère jamais seul et que ce qui le définit précisément, ce sont les autres concepts avec lesquels il entre en rapport à un moment donné, avec lesquels il «travaille». Ceci revient à donner aux concepts comme aux mots de la langue, non seulement une signification mais aussi une «valeur», valeur relationnelle, différentielle, et à leur conférer une opérativité, une performativité subordonnée à leur capacité d'interagir et de coopérer avec d'autres concepts dans une ou plusieurs configurations déterminées. Comparer l'évolution des configurations conceptuelles opératoires non seulement dans le cadre des disciplines mais sur leurs frontières ouvre des perspectives fructueuses sur le plan épistémologique. D'autant que ces configurations ne sont pas nécessairement stables. À suivre le déplacement d'un concept dans plusieurs configurations différentes simultanément ou successivement, on voit se déployer une carte du savoir avec ses possibles, ses bifurcations, ses chemins délaissés aussi nettement tracés que ceux qui ont été finalement empruntés.
Lorsque nous avons imaginé, en 2003-2004, de postuler une configuration composée de trois notions deleuziennes, «diagramme-forces-figure», augmentée de la notion de «motif» telle que la développent depuis quelques années Pierre Cadiot et Yves-Marie Visetti, nous faisions le pari que ladite configuration allait nous offrir de nouveaux angles de pensée sur notre objet favori : le texte artistique dans ses déploiements toujours renouvelés. Chaque concept, d'abord seul, puis en interaction avec les autres, devait nous permettre de formuler et d'articuler de nouvelles questions et de nouveaux problèmes, de ménager des lieux de passage en jouant autrement des processus d'activation et d'inhibition, de faire circuler le sens et l'information en prenant en compte continuités et discontinuités, synchronies et dyschronies, d'inventer des dispositifs propédeutiques. Penser la complexité de notre objet-littérature à partir d'un «dehors» ainsi architecture : «Diagramme-Motif-Forces-Figure».

Nous voici donc au moment d'ouvrir ce numéro consacré aux deux derniers termes de la configuration, et principalement aux forces, concept qui s'élabore entre la physique et la philosophie, et qui s'impose en analyse du discours et en esthétique grâce au travail de Deleuze.

La notion de force a une longue histoire modulée par le lexique de la langue dans laquelle se sont exprimés ceux qui ont fait évoluer le concept, philosophes ou physiciens, et nous renverrons pour ces modulations au très précieux Vocabulaire européen des philosophies rédigé sous la direction de Barbara Cassin.
On commence souvent cette histoire avec Aristote. On la poursuit avec Galilée, Newton et Leibniz. On lui voit prendre un tournant décisif avec Helmholtz, mais il faut attendre la théorie de la relativité générale pour que soient résolus certains de ses apparents paradoxes.
C'est lorsqu'il étudie le mouvement qui caractérise la nature (phusis) et ses différentes modalités (changement, déplacement, génération ou destruction, accroissement ou diminution), qu'Aristote introduit les concepts de dunamis d'un côté, d'energeia ou entelekheia de l'autre, afin de différencier la force potentielle (la «puissance de») et la force en action (l'énergie ou entéléchie qui met le corps en mouvement).
Aristote passe de la physique à la métaphysique en donnant à l'opposition «potentialité» vs «mise en action» une valeur ontologique; celle-ci contribuera à distribuer et à justifier les catégories relatives à l'être. Comme le dit Barbara Cassin (2004, p. 458-459), la dunamis aristotélicienne peut être utilisée pour désigner tous les types de forces (physique, morale, politique, divine) qui seraient nommés potestas, mais aussi la potentialité nommée potentia, ou la faculté de (virtus), voire la possibilité (possibilitas).
Dans le parcours aristotélicien, c'est incontestablement le déploiement de la «puissance de» dans une action en train de se faire, donc le mouvement saisi dans le cours de son déroulement, sans attaches ni avec son point de départ ni avec son point d'arrivée - entre-deux -, qui retiendra l'attention de Deleuze. Comme si l'entelekheia, la fin, l'accomplissement de l'action, qui tient sa place dans la réflexion d'Aristote, était en quelque sorte oblitérée dans la réflexion deleuzienne. Comme si le philosophe ne conservait que le moment du passage de dunamis à energeia, processus qu'il reformule et décline au fil des ouvrages avec le concept de devenir.


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