Auteur : Eric Trudel
Date de saisie : 28/09/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires de Vincennes, Saint-Denis, France
Collection : L'Imaginaire du texte
Prix : 23.00 € / 150.87 F
ISBN : 978-2-84292-205-4
GENCOD : 9782842922054
Sorti le : 06/09/2007
La Terreur dans les lettres c'est, selon Jean Paulhan, une haine du langage responsable d'une crise de l'expression et de la pensée menant droit au silence, à la folie. Contre cette Terreur, il réaffirme sans illusion la nécessité d'un sens commun, prend le parti de la règle, du cliché, et embrasse les détours de la figure.
Au moment de proposer une nouvelle lecture de l'oeuvre secrète du légendaire directeur de la Nouvelle Revue Française, Cric Trudel renverse en quelque sorte la question pour examiner ce qui reste de terreur dans l'oeuvre même de Paulhan, une terreur cette fois sans majuscule, tapie au coeur du texte, logée au fondement de l'expression.
Éric Trudel enseigne la littérature française à Bard Collège, aux États-Unis.
Bien peu d'ouvrages en français ont été consacrés à l'oeuvre de Jean Paulhan. Or, on assiste, en France comme en Angleterre et en Amérique, à un important regain d'intérêt pour cet écrivain secret, depuis qu'un second colloque lui a été consacré à Cerisy en 1998, et au moment où les éditions Gallimard entreprennent un vaste chantier de réédition des uvres complètes (le premier volume, rassemblant les Récits, vient de paraître en 2006).
Si on connaît bien la figure du directeur de la Nouvelle revue française, de l'éminence grise des Lettres françaises et de l'intellectuel engagé, plusieurs pans de l'oeuvre elle-même restent encore à lire. La Terreur à l'oeuvre interroge minutieusement la pratique d'écriture de Jean Paulhan, tout en proposant, pour la première fois, une lecture qui donne sa pleine portée à une pensée de la littérature sans équivalent dans le siècle, toujours exigeante, certes, mais qui se révèle ici d'une surprenante actualité.
Extrait de l'introduction :
Il pourra sembler curieux, sans doute même maladroit, de placer d'emblée cette étude consacrée à Jean Paulhan sous le signe d'une terreur à l'oeuvre. Jean Paulhan n'est-il pas au contraire l'écrivain classique, appliqué, prudent, par qui s'engage résolument en pleine modernité un retour d'abord discret à la rhétorique, celui qui affirme et réaffirme son parti pris pour la règle, le sens commun, la saine méthode et se montre, quoi qu'il fasse, toujours soucieux de sauver un héritage plus que jamais menacé de disparition, déterminé à connaître et à faire reconnaître à ses contemporains comme à ses lecteurs «ce que nous doit la littérature» ? N'est-il pas le théoricien qui diagnostique avec une rare lucidité les difficultés sévères de l'expression à une époque d'entre-deux-guerres marquée par la méfiance, la détresse et l'impression d'une crise où tout se passe «comme si chaque homme se trouvait mystérieusement atteint d'un mal du langage», décapité, celui, enfin, qui reconstruit dans ce qui reste son oeuvre maîtresse, Les Fleurs de Tarbes, et pour conjurer ce qu'il croit être de grands périls, le portrait critique, sans complaisance, d'une Terreur dont le règne en littérature, dont l'aveuglement et la violente exigence conduisent tout droit, à moins de s'en défendre, à la misère, à l'épuisement, au silence ou à la folie, celui bref, qui se sera préoccupé toute une vie durant du langage, se sera inquiété de ses ambiguïtés et de ses incertitudes, tenaillé par le sentiment de la tragique fragilité d'un sens constamment menacé, et dont tout l'effort aura finalement consisté à refonder l'assise du langage pour éviter que celui-ci ne devienne «grande cause de duperie», pour tenter d'en assurer le partage, la mise en commun, l'efficacité ? Est-ce alors simple provocation d'évoquer ainsi la Terreur à propos de l'oeuvre un peu confidentielle du directeur influent de la Nouvelle Revue Française ? Après tout, Paulhan le modéré est le subtil réconciliateur de contraires qui maintient, de 1925 à 1940, l'équilibre précaire d'une revue-phare à laquelle participent, s'opposent et se rejoignent les voix les plus différentes qui soient et qui, pendant de longues années, côtoie les avant-gardes successives, mais résiste - amusé, tenté, puis sceptique - à la séduction des tables rases comme à l'enthousiasme des pratiques collectives, tour à tour proche des surréalistes, du Collège de Sociologie ou encore des membres du Grand Jeu, mais au mieux jouant le jeu et se tenant résolument en marge de Dada. Paulhan bien sûr n'est pas lui-même l'un de ces terroristes, et ce, même s'il a pu un moment croire l'avoir été. Non, certes, mais il reste qu'il y a bien, malgré tout, dans le texte paulhanien, c'est du moins ce que ces pages ont l'ambition de proposer et de montrer, une terreur sans cesse à l'oeuvre et non pas mise en oeuvre - la nuance est d'importance et fonde la légitimité, si l'on veut, du titre - une terreur qui paradoxalement d'ailleurs fait l'oeuvre. Mais sans doute vaut-il mieux, avant même d'aller plus loin, chercher d'abord à présenter quelques définitions afin de s'entendre sur le sens, ou les sens, qu'il convient d'accorder à ce mot, «Terreur», comme d'ailleurs à «Rhétorique» et «Maintenance» qui seront ensuite souvent repris.
L'horizon du lieu commun
Existe-t-il quelque chose de plus charmant, de plus fertile et d'une nature plus positivement excitante que le lieu commun ?
Charles Baudelaire, Salon de 1859.
L'intérêt avoué de l'écrivain pour le lieu commun, qui en vient à constituer, on le verra, la matrice théorique de l'oeuvre entière comme d'ailleurs l'horizon (utopique) vers lequel elle se tend, naît tôt chez Paulhan, alors qu'il séjourne trois années parmi le peuple Mérina, dans le Madagascar colonial (naissance paradoxale puisque c'est Tailleurs exotique qui offre l'idée de ce commun). Paulhan assiste là à d'étranges joutes oratoires, et s'initie aux hainteny, «poèmes énigmatiques» qui sont échangés par les participants lors de ces disputes rituelles et dont la pointe, pour ainsi dire, semble à chaque fois constituée par un proverbe particulièrement opaque, mais auquel tous accordent, par consentement tacite, une indéniable autorité. Ces proverbes qu'il rassemble, traduit, classe lui révèlent, Paulhan en est persuadé, l'existence de certains faits de langage - ce sera peu après le lieu commun, exemple par excellence - «d'un ordre de réalité supérieure» où le sens se donne avec la force et l'efficacité d'une évidence qui les distingue «des phrases communes.» Car, aussi longtemps qu'il tente de percer la sémantique ou d'interpréter la grammaire et les images de ces proverbes dont personne autour de lui ne semble jamais se préoccuper - les Mérinas interrogés se contentant toujours pour seule explication sur le sens ou la forme de ces proverbes de les lui répéter tels quels -, Paulhan reste le plus souvent incapable d'obtenir quand il en use l'«effet» dont il a été témoin. Mais qu'il cesse de vouloir l'expliquer pour le prononcer sans s'interroger et voilà le poète apprenti en mesure d'asséner son proverbe et d'obtenir enfin à son tour l'assentiment de tous. L'importance de cette découverte lui semble telle que Paulhan ne cessera plus de revenir à ces bonheurs d'expression et la société mérina restera pour lui le modèle d'une dicibilité complète et sans terreur. C'est du moins, comme le souligne avec raison Laurent Jenny, «le mythe en lequel veut croire Paulhan - car c'est peut-être le seul à fournir l'image d'une Rhétorique heureuse.»
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