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La remise à bateaux

Couverture du livre La remise à bateaux

Auteur : Jon Fosse

Traducteur : Terje Sinding

Date de saisie : 14/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Circé, Belval, France

Prix : 15.50 € / 101.67 F

ISBN : 978-2-84242-232-5

GENCOD : 9782842422325

Sorti le : 20/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

Deux amis d'enfance se retrouvent après une longue séparation.
L'un - le narrateur - est resté au village, n'a pas fait d'études, habite toujours chez sa mère et vivote en jouant de la guitare dans les bals du samedi soir. L'autre - Knut - est parti en ville, a fondé une famille et est devenu professeur de musique. Il revient maintenant pour les vacances avec sa femme et ses enfants. Pendant trois jours d'été un drame va se nouer entre le narrateur, Knut et sa femme - drame où se mêle le désir et la jalousie et qui prend sa source dans l'enfance des deux hommes.
D'une rare intensité, portée par une langue rythmée et obsédante, La Remise à bateaux (Naustet, 1989) a imposé Jon Fosse comme un des auteurs les plus importants des pays nordiques. " Je cherche une écriture simple et concrète et j'espère toucher en même temps aux grandes questions de la vie ". La langue de Jon Fosse sape les habitudes et le confort du lecteur. Toute son oeuvre se développe en tension entre l'intimité du foyer scandinave, et l'inquiétante immensité du fjord au bord duquel il a grandi.

Jon Fosse, né en 1959, est aujourd'hui considéré comme un des plus grands écrivains européens. Romancier, poète et dramaturge, il est traduit dans de nombreuses langues, et son théâtre est joué dans tous les pays européens, au Canada et au Japon. La Remise à bateaux est son quatrième roman à être traduit en français, après Melancholia I (P.O.L., 1998) et Melancholia II (Circé, 2000) et Matin et Soir (Circé, 2003).





  • La revue de presse Nils C. Ahl - Le Monde du 5 octobre 2007

En France, on connaît Jon Fosse pour son théâtre. Pourtant, sa voix si particulière, inquiétante à force d'être atone, oppressante à force d'être sobre, il l'a exercée et aiguisée sur la pierre du roman pendant dix ans avant d'écrire pour la scène...
On croit qu'il s'agit d'une mise en scène de l'écrivain au travail. Mais le narrateur cherche l'étroit sentier d'une obscure vallée, il cherche la paix. La remise à bateaux est son vallon, la remise aux souvenirs, le refuge qu'on ne troublera pas d'un coup de corps qui s'offre...
Même la mort ne l'étreint pas. On cherche le théâtre, on trouve un poème en prose d'un étrange romantisme dans son dépouillement.



  • Les premières lignes

Je ne sors plus, une inquiétude m'a envahi et je ne sors pas. C'est cet été que l'inquiétude m'a envahi. J'ai revu Knut, ça faisait bien dix ans que je ne l'avais pas vu. Knut et moi on était toujours ensemble. Une inquiétude m'a envahi. Je ne sais pas ce que c'est, mais l'inquiétude me fait mal dans le bras gauche, dans les doigts. Je ne sors plus. Je ne sais pas pourquoi, mais ça fait plusieurs mois que je n'ai pas mis les pieds dehors. Il n'y a plus que cette inquiétude. C'est pour ça que j'ai décidé d'écrire, je vais écrire un roman. Je suis obligé de faire quelque chose. Je ne supporte plus cette inquiétude. Peut-être qu'écrire, ça m'aidera. C'est cet été que l'inquiétude m'a envahi. J'ai revu Knut. Il s'était marié, il avait deux filles. Quand on était enfants on était toujours ensemble, Knut et moi. Et puis Knut s'en est allé. J'ai crié pour l'appeler, mais Knut s'est contenté de s'en aller. Une inquiétude m'a envahi. Je voyais son dos. Je ne savais pas quoi dire, je voyais Knut là-bas sur la route, puis il s'est éloigné. Depuis, je ne l'ai plus revu. Knut, ça faisait bien dix ans que je n'avais pas vu, et cet été je l'ai revu. La femme de Knut. Un anorak jaune. Un blouson en jean. Ses yeux. Knut est professeur de musique, il est revenu pour les vacances. J'ai trente ans passés, et je ne suis pas devenu grand-chose. Je vis ici, avec ma mère. C'est cet été que l'inquiétude m'a envahi. Jusqu'à maintenant je n'ai jamais écrit quelque chose de mon plein gré, la plupart des gens l'ont sans doute fait, ils ont écrit des lettres, certains ont même écrit des poèmes, moi je n'ai jamais rien écrit. L'idée m'est venue que je pourrais peut-être écrire. J'étais obligé de faire quelque chose, l'inquiétude était trop grande. Tout à coup l'idée m'est venue que je pourrais peut-être me mettre à écrire, c'était quand l'inquiétude m'avait envahi, il fallait faire quelque chose, éloigner l'inquiétude. Jusqu'à maintenant, à vrai dire, je n'avais jamais pensé à l'éventualité d'écrire. Pas avant l'arrivée de cette inquiétude. Sans cesse l'inquiétude m'envahit, surtout le soir, autrefois c'était le meilleur moment de la journée, mais maintenant les soirées sont pleines d'inquiétude, si pleines d'inquiétude. Il fallait trouver quelque chose à faire, et j'ai décidé d'écrire. Peut-être que l'écriture m'aidera, qu'elle éloignera l'inquiétude. Je ne sais pas. Mais cette inquiétude à laquelle je n'échappe pas, elle diminuera peut-être si j'écris. Peut-être que tout sera différent. En tout cas, l'écriture éloignera peut-être l'inquiétude pendant quelques heures. Je ne sais pas. Car cette inquiétude est insupportable, et c'est pour ça que je veux écrire ce roman. Je suis assis. Je suis seul. Je suis ici. Il y a cette inquiétude. Je suis assis dans le grenier, à la maison, et j'écris. En ce moment je ne vais pas trop mal, c'était une bonne idée de commencer à écrire un roman, je le crois, même si je viens seulement de m'y mettre.
L'inquiétude est insupportable, c'est pour ça que je dois écrire. Je suis assis dans le grenier, j'ai deux pièces pour moi tout seul, et j'entends ma mère marcher au rez-de-chaussée. À travers le plancher j'entends la télévision. En fait je vais plutôt bien. J'ai ma guitare. J'ai une chaîne stéréo, des disques. J'ai des livres. Pas beaucoup de livres en réalité, pourtant je lis beaucoup, mais les livres que je lis, je les emprunte en général à la bibliothèque. Je lis beaucoup. J'entends ma mère marcher au rez-de-chaussée. Je vis chez ma mère alors que j'ai trente ans passés. Ma mère n'est pas très âgée. On s'entend plutôt bien tous les deux, on a toujours vécu ensemble. Cet été j'ai revu Knut. Quand on était petits on était toujours ensemble, Knut et moi. Moi je ne suis pas devenu grand-chose. Ma mère. Elle marche au rez-de-chaussée. Ma mère touche des allocations tous les mois, elle fait les courses, la cuisine, elle paie les factures, l'électricité, le téléphone, elle fait le ménage, lave mes vêtements et se plaint la plupart du temps. Et moi je ne suis jamais rien devenu. Peut-être que ma mère, ça l'ennuie, peut-être que ça ne l'ennuie pas, en fait ça ne doit pas trop l'ennuyer, souvent elle dit par exemple que je dois chercher du travail, je ne peux pas rester dans le grenier à gratter ma gui­tare, dit-elle, mais elle rigole tout en parlant et je ne sais pas s'il faut croire ce qu'elle dit, d'ailleurs je fais quand même des choses, ou plutôt j'en faisais avant d'être envahi par cette inquiétude, avant de renoncer à sortir, autrefois je faisais les courses, je faisais rentrer du bois pour l'hiver, je le coupais, j'aidais ma mère à cueillir des baies en automne, j'allais à la pêche, et il m'arrivait même de gagner un peu d'argent, j'avais des petits boulots de temps en temps, et puis, c'est surtout comme ça que je gagne de l'argent, je joue dans les bals. Je joue de la guitare, et un prof du collège joue de l'accordéon. Il s'appelle Torkjell.


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