Auteur : Günter Grass
Traducteur : Claude Porcell
Date de saisie : 19/10/2007
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Cadre vert
Prix : 22.80 € / 149.56 F
ISBN : 978-2-02-093395-7
GENCOD : 9782020933957
Sorti le : 11/10/2007
A quatre-vingts ans, Günter Grass se souvient.
Métaphore du souvenir : l'oignon - notre passé, notre expérience, tout ce qui définit notre personnalité - dont on ôte les pelures une à une en cherchant en vain le coeur n'est autre que cette accumulation de strates plus ou moins denses, plus ou moins fiables. Le récit débute à Dantzig en 1939 avec l'entrée en guerre et la perte de l'innocence. Il s'achève à Paris en 1959 avec la publication du Tambour et la consécration littéraire.
Il décrit les épisodes les plus marquants d'une biographie et la genèse d'une oeuvre : enfance dans un milieu étriqué, guerre d'un adolescent endoctriné, survie dans les ruines, affirmation d'une vocation, trois faims qui ponctuent ces années d'apprentissage : la nourriture, l'amour charnel, l'art. En révélant, avant même la publication du livre en Allemagne, qu'il avait à dix-sept ans servi sous l'uniforme SS clans les derniers mois de la guerre, l'écrivain, qui n'a pourtant cessé de confronter son pays aux horreurs de son histoire, a déchaîné une tempête médiatique.
Les lecteurs français ont enfin la possibilité de replacer la controverse dans le contexte de son récit intime : une chronologie tâtonnante, en crabe, où alternent l'émotion, le grotesque, la gravité, tantôt dans la plus belle écriture classique, tantôt dans l'argot et le populaire. On l'aura compris : cet ouvrage est primordial pour entrer dans l'oeuvre d'un maître de la langue allemande et en donner les clefs.
Günter Grass ne cherche pas à faire de la bonne littérature avec de mauvais sentiments, mais à assembler le puzzle de tous les indices qu'il a semés dans ses livres précédents. Les pages sur son expérience de la guerre - les morts, la terreur provoquée par les «orgues de Staline» (des camions équipés de batteries de fusées), les cortèges de réfugiés, les forêts dévastées... -, il écrit les avoir déjà lues chez Céline, Jünger, Erich Maria Remarque ou Grimmelshausen. Une manière d'avertissement aussi : la littérature, fut-elle dénonciatrice de la barbarie, ne préserve pas toujours de l'envoûtement barbare. Le soldat Grass, piteusement armé d'un pistolet-mitrailleur de fabrication italienne, ne fut ni un bourreau ordinaire ni un dénonciateur : juste un adolescent jeté dans la tourmente. Bien qu'il s'en défende, l'accusation que l'écrivain porte contre son autre lui-même - ce «il» qui reste un «je» - est d'abord la sempiternelle question posée à un «on» collectif : comment un peuple a-t-il pu consentir à un système politique qui a planifié le génocide et tenté de tout faire pour oublier, voire s'absoudre ? Une question qui vaut pour d'autres systèmes, d'autres époques, et que les mémoires futures ne pourront évacuer.
Comment se forge un destin ? Comment se cisèle une identité ? Quels détails ont été décisifs ? Quelle fut la part de chance et de résistance ? Quel fut le poids des erreurs ? L'autobiographie est là pour tenter de répondre à ces questions, et quand elle est l'oeuvre d'un Prix Nobel de littérature, l'originalité de l'approche est aussi passionnante que les détails qu'elle nous donne...
Il y a les figures familiales, surtout la mère ; les figures politiques, notamment Willy Brandt ; les figures littéraires (Richter, Celan, Höllerer...), les amours, les amitiés mais aussi toute cette cohorte d'inconnus, du camarade pacifiste au cuisinier de Bessarabie en passant par le caporal-chef qui lui a sauvé la vie. Grass fait revivre ces personnages en épluchant sa mémoire, couche après couche, comme un oignon. La métaphore est belle et scande les évocations, parallèlement aux eaux-fortes d'illustration qui interprètent ce bulbe refermé sur lui-même et ouvrent les chapitres, nous rappelant que Grass a d'abord manié le burin avant la plume...
Mais il est une part de complexité irréductible à la logique, sans que l'on puisse pour autant être taxé de malhonnêteté. "Aussi charnue que soit la pelure qui brille sous la pelure", on ne découvre jamais tout.
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