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La géocritique : réel, fiction, espace

Couverture du livre La géocritique : réel, fiction, espace

Auteur : Bertrand Westphal

Date de saisie : 26/09/2007

Genre : Littérature Etudes et théories

Editeur : Minuit, Paris, France

Collection : Paradoxe

Prix : 20.00 € / 131.19 F

ISBN : 978-2-7073-2004-9

GENCOD : 9782707320049

Sorti le : 20/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

Les sciences humaines ont durablement accordé la priorité à l'analyse du temps. L'espace était perçu comme un contenant, la scène anodine sur laquelle se déployait le destin des êtres. Mais depuis quelques décennies la relation entre les deux coordonnées fondamentales de l'existant s'est équilibrée.

Cet essai expose une réflexion sur la représentation de l'espace dans les univers fictionnels, dont il sonde les liens intimes avec la réalité. Dans un environnement postmoderne où la perception du réel est affaiblie et le simulacre triomphant, les arts mimétiques, auxquels la littérature ressortit, sont désormais à même de proposer une nouvelle lecture du monde, géocritique, où interviennent la théorie littéraire, la géographie culturelle et l'architecture.





  • Les premières lignes

Extrait de l'introduction :

La perception et la représentation de l'espace ne participent pas de l'évidence. Point n'est d'appréhension immuable des critères spatiaux, point de lecture statique des données topiques. Notre culture est encore redevable de schémas hérités des Lumières ou, mieux, du positivisme. De même que le temps n'est pas réductible à une métaphore fluviale qui en consacrerait le déroulement progressif et horizontal ou à une métaphore sagittale qui établirait sa réversibilité, l'espace n'est pas le contenant unidimensionnel qu'aurait déterminé une géométrie euclidienne adaptée au goût du positivisme. La révolution einsteinienne est passée par là. Tout est désormais relatif, même l'absolu. Depuis l'aube du XXe siècle, Euclide n'est plus celui qu'il était, ce qu'il était. Où sont les repères, où sont les coordonnées stables de l'espace ? Du reste, l'espace a peut-être échappé depuis le début à l'ordre euclidien. De tout temps, il a été soumis à une lecture symbolique. Les détails concrets de la géographie relevaient d'une herméneutique spirituelle et non d'une observation immédiate. Parlant de l'espace géographique dans les textes russes médiévaux, Youri Lotman notait : «La Géographie est devenue une forme d'éthique. Ainsi chaque mouvement de l'espace géographique est-il signifiant, au sens religieux et moral du terme». Bien sûr, le Moyen Âge était enclin à cette attitude. Alors que le temps médiéval - très tôt défini par saint Augustin - scande le cheminement de l'homme vers un Dieu qui accapare son esprit et conditionne son âme, l'espace est, comme l'a rappelé Giuseppe Tardiola, «éminem­ment ontologique, psychologique, démonstratif; comme le temps, il devient le champ d'action du symbole et de la liturgie». Lorsque saint Brendan, légendaire moine irlandais, quitte la côte du Kerry pour entreprendre une Navigatio vers le Paradis, il adopte un calendrier liturgique et un parcours balisé par les réminiscences de la Bible. Euclide est oublié ; jamais il n'a été pris en considération par les moines et les scolastiques. L'espace - et le monde qui se déploie en lui -sont le fruit d'une symbolique, d'une spéculation, qui est aussi miroitement de l'au-delà, et, osons le mot, d'un imaginaire. Cet imaginaire ne se scinde en aucun cas du réel. L'un et l'autre s'interpénètrent selon un principe de non-exclusion qui est réglé sur le canon religieux. Toutes les choses étant créées par Dieu, elles participent d'une même réalité transcendantale, qui élude par avance les clivages qui émergeront plus tard entre réel et fiction, entre vraisemblable affirmé et invraisemblable supposé. Dante a conçu sa Commedia selon cette orientation panoptique (et verticale) qui lui consentait d'embrasser les trois dimensions de l'Au-delà : l'Enfer, le Purgatoire, le Paradis. Avec lui, c'est tout le Moyen Âge qui a idéalement posé ce que Mikhaïl Bakhtine a appelé «la coexistence de toutes choses dans l'éternité». L'espace était dans son intégralité spéculation d'une surnature et reflet de la Création. Si la conception du temps était statique au mètre de l'action matérielle, celle de l'espace était plus dynamique. Dans la Commedia, le personnage de Dante est viscéralement lié à l'environnement spatial qu'il décrit et affronte, alors que le temps passe à peine (et ne passerait pas du tout si le protagoniste ne conservait ses qualités de vivant dans un contexte où seul le Purgatoire échappe à la stricte éternité).
La conception de l'espace-temps a évolué à partir de la Renaissance. Bakhtine a commenté ce passage dans son Esthé­tique et théorie du roman (1975) ; il a souligné l'importance d'un basculement capital : celui de la verticalité du temps à l'horizontalité, qui s'est traduit «par un élan en avant». Voire une fuite en avant. Bakhtine aurait pu ajouter qu'inversement la perception de l'espace se verticalisait avec l'introduction de la perspective en peinture et en cartographie et avec l'alignement de notre planète sur la profondeur sidérale du système solaire. Ce revirement s'est affermi au fil des siècles ; il se vérifie encore aujourd'hui. Mais quelque chose donne à penser que notre espace et notre temps ont renoué avec une partie des caractéristiques marquantes du cadre en vigueur avant la Renaissance. Dieu est peut-être mort, qui sait ? Nietzsche est mort, en tout cas. Néanmoins, quel que soit le sort de Dieu, il n'est plus au coeur des débats. Notre société n'aspire pas à la transcendance. L'agencement de son espace-temps n'a pas réintégré la verticale. Mais l'espace-temps n'est plus tout à fait incliné dans le sens d'une horizontale non plus.


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