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Le peintre et son modèle

Couverture du livre Le peintre et son modèle

Auteur : Leïla Sebbar

Illustrateur : Photographies de Joël Leick

Date de saisie : 24/09/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Al Manar

Collection : Nouvelles et récits du Maghreb

Prix : 17.00 € / 111.51 F

ISBN : 978-2-913896-48-2

GENCOD : 9782913896482

Sorti le : 18/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

De l'Orient des palais et des jardins, odalisques, négresses et courtisanes de Delacroix à l'Orient altéré de Kateb Yacine. De l'Orient à l'Afrique et à l'Asie sur fresques pétrifiées de la Porte Dorée à Paris. De l'Orient qui résiste en Palestine à l'Orient de l'exil et de la folie. Le retour au pays natal.

Leïla Sebbar, romancière et nouvelliste, a publié dernièrement :
Je ne parle pas la langue de mon père, Julliard.
Les femmes au bain, Bleu autour.
Le ravin de la femme sauvage, Thierry Magnier.

Métro, instantanés, Le Rocher.
Elle a dirigé deux recueils collectifs publiés en 2007 :
Mon père, textes inédits. Chèvre-feuille étoilée.
C'était leur France, en Algérie avant l'indépendance, textes inédits, Témoins, Gallimard.



  • Les premières lignes

Le peintre et son modèle

Pour Delacroix

Le sultan la tuera, même si elle n'a pas joué à l'amour dans les jardins du palais avec les grands nègres. L'homme qui marche dans la ville, le Nazaréen, lit et relit les contes arabes, il pense à la fine sultane, celle qui ne meurt jamais. Il n'a pas oublié les grands nègres séducteurs, coupables du massacre quotidien des vierges. Il croise des hommes noirs à qui il ne parle pas, il entend à peine leur langue, ils ne comprendraient pas ce qu'il cherche.
Il achète des oranges à la négresse accroupie, elle l'écoute lorsqu'il se penche vers elle, il lui parle à voix basse tout près de l'oreille.

Dans le jardin de la maison que le Nazaréen habite, des négresses sont assises contre les buis verts et plus serrés que ceux de l'Alhambra, une odeur rugueuse, on ne sait pas si c'est l'odeur des négresses ou celle des buissons taillés.

Elles attendent l'homme de la maison andalouse à l'ombre du jardin.
Cinq négresses, très jeunes et très belles, des esclaves peut-être. L'homme a payé la marchande d'oranges, un bon prix. Ces femmes savent obéir sans larmes. Il a exigé du rire et de l'innocence. La marchande jure qu'elles sont vierges, jusqu'à la plus vieille, elle dirait vingt ans et la plus jeune, treize ans, elle sait lire l'âge avec les mains, elle a appris au Hammam, elle ne se trompe pas. Elles sont noires mais leur peau est douce, plus lisse à la paume que la peau des blanches, les yeux fermés elle fait la différence, elle sent les taches de rousseur qui font la peau irrégulière et piquée. La vieille répète à l'homme qu'il doit lui rendre ses négresses vierges. L'homme blanc rit. Il ne se moque pas, ces femmes il ne les touche pas. Il veut les contempler nues, dans son jardin, les hauts murs les protègent, lui et ses modèles. Il réserve chacune d'elles, esclave, a précisé la marchande, servante sûrement, à une image.
Le Nazaréen regardait les photographies.

La femme qui sourit, allongée sur un sofa, et les musiciennes assises, où sont-elles ? Dans les rues, il marche tout le jour, son carnet à la main, il ne voit pas de femme blanche sinon sous le voile, les négresses vont librement, les mains fortes du travail, les reins fermes, trop massives, des géantes. Dans ce pays on lui interdit de dessiner et si on le surprend, il reconnaît le geste de la main ouverte, il ne sait pas qu'on dit en même temps - cinq sur toi - dans la langue étrangère. Il veut des femmes qui soient des femmes, esclaves ou filles de joie, des femmes. Il est entré dans la boutique, il a écarté le rideau de la chambre du fond. La femme sur le sofa lui a souri, comme au photographe. Elle ne bouge pas. Elle tient un éventail en plumes de paon. Les pivoines blanches frisent contre la soie du coussin. Elle est habillée comme une princesse de harem, le corps souple et rond sous la gaze brodée, la cheville fine ourlée par le pantalon bouffant, rouge et or, le narghilé est prêt sur la table octogonale incrustée de nacre.
Le photographe salue le visiteur.
Il dit : «C'est mon odalisque préférée, je la mets partout. En Fatma, en Mauresque, en danseuse, au bain, au cimetière, fumant le narghilé, prenant le kaoua, dans son intérieur... En odalisque couchée naturellement, j'ai des étoffes qui brillent ; les couleurs, je les repasse sur le gris et le blanc, je colorise, mes collections se vendent dans le monde entier. C'est parce que j'aime cette femme dans son Orient qu'on aime mes photographies. Et vous ? Mon odalisque est une Circassienne, égarée de l'autre côté de la mer...»
Le Nazaréen ne répond pas, il claque la porte de la boutique.

C'est dans un bordel qu'il a reconnu l'odalisque.


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