Auteur : John Le Carré
Traducteur : Isabelle Perrin | Mimi Perrin
Date de saisie : 11/10/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Cadre vert
Prix : 21.80 € / 143.00 F
ISBN : 978-2-02-089822-5
GENCOD : 9782020898225
Fils naturel d'un missionnaire catholique irlandais et d'une villageoise congolaise, Bruno Salvador, alias Salvo, a gardé de son enfance africaine une passion immodérée pour les langues.
Devenu interprète éminent, il est régulièrement sollicité par de grandes entreprises et des tribunaux, mais aussi par le Renseignement britannique. Envoyé sur une île perdue pour une mission d'interprétariat lors d'une conférence secrète entre des bailleurs de fonds occidentaux et des chefs de guerre rivaux dont l'objectif affiché est de rétablir l'ordre et la paix en République démocratique du Congo, il devient malgré lui le seul témoin des machinations cyniques qui s'ourdissent dans l'ombre pour dépouiller de ses richesses un pays déjà ravagé par la guerre.
Or l'amour qu'il porte à Hannah, la belle infirmière congolaise, a rallumé en lui l'étincelle de la conscience africaine qui couvait sous l'éducation catholique rigide jadis reçue à l'école de la Mission. Le naïf Salvo saura-t-il s'affranchir des inhibitions qui le brident pour devenir le héros d'un noble et dangereux combat ?
John le Carré est né en 1931. Après des études universitaires à Berne et Oxford, il enseigne à Eton, puis travaille pendant cinq ans pour le Foreign Office. Son troisième roman, L'Espion qui venait du froid, lui vaut la célébrité. La consécration vient avec la trilogie La Taupe, Comme un collégien et Les Gens de Smiley, suivie de son roman le plus autobiographique, Un pur espion. Le Chant de la Mission est son vingtième roman.
Il est évident que le romancier, toujours excellent pour humer les personnages louches ou faire un cours de realpolitik, laisse percer un polémiste, voire un prédicateur à l'antiaméricanisme virulent...
Les nombreuses conversations captées clandestinement, avec leurs nuances multiraciales abondantes, sont à décoder avec vigilance, car l'allusif y joue un rôle essentiel. Mais, soyons juste, il reste inimitable en conteur désenchanté à la Graham Greene, en moraliste du clair-obscur. Ce le Carré-là évoque un Empire britannique réduit à des couloirs déserts dans un Foreign Office fantomatique où l'on verrait passer l'ombre de Smiley... Et pour un peu, on croirait entendre Dirk Bogarde se confier un soir de pluie, dans un pub plein d'ombres.
Le miracle, et tout l'art de John le Carré, est pourtant qu'on ne lâche pas son roman. Parce qu'on se demande comment Salvo, plombé par une telle candeur, pourrait se sortir d'un combat si inégal. Parce qu'on ne peut pas prendre un vieux renard comme le Carré en défaut de connaissance du Congo. Bordé par des experts renommés, il a exploré tous les recoins du labyrinthe kivutien. Parce que le mécanisme qu'il décrit fonctionne à plein depuis des années : main dans la main, multinationales et élites congolaises pillent les minerais congolais, dont on estime que 90% sont exportés en fraude. Parce que, dans les pas de Joseph Conrad dont une citation ouvre «le Chant de la mission», John le Carré nous entraîne à son tour jusque «Au coeur des ténèbres», dont le héros mourait sur ces dernières paroles : «L'horreur ! L'horreur !»
Dans cette permanente mise en regard de la politique et de la fiction qu'est l'oeuvre de John Le Carré, les récits de la guerre froide disaient un "sens". Des hommes pouvaient s'y salir les mains, dans des actions ressemblant à celles du camp d'en face, mais il y avait quand même de la victoire, fût-elle sans rédemption. Dans les récits de la seconde période, l'action resurgissait comme possibilité d'une rédemption, fût-ce dans la défaite. Avec Le Chant de la mission, c'est quelque chose de plus pessimiste qui s'énonce, et de plus littéraire : il n'y a pas d'un côté l'action politique et de l'autre la fiction, c'est toute la politique qui est une fiction, à cela près qu'elle est plus destructrice que les autres, même si cela ne suffit pas à désespérer Honoré Amour-Joyeuse, dit Haj, authentique picaro du roman : "Nous avons des gosses avec la polio et la peste, et 3 millions de dollars d'argent sale qui leur sont tombés dessus. Un jour peut-être aurons-nous même un avenir."
Poursuivant cet effort généreux à peine interrompu par l'étourdissant tour de force de mémoire d'Une amitié absolue, l'auteur du Chant de la mission nous ramène à cette partie du monde dont le sort est devenu l'objet de toutes ses attentions : l'Afrique. Le narrateur, Salvo, fruit improbable d'un missionnaire irlandais et de la fille d'un chef de village congolais, travaille comme interprète pour les services secrets anglais. Ceux-ci lui confient une mission délicate : sur une île déserte, il va participer à une conférence rassemblant des chefs de guerre africains et des représentants de multinationales, les seconds proposant aux premiers de rétablir la paix civile au Congo en échange de certaines conditions...
La suite du récit ressemble à une partie de cache-cache sémantique, menée par un Le Carré très en verve, capable comme toujours de transformer en comédie légère le propos le plus grave.
Haletant de bout en bout, Le Chant de la mission est un modèle d'efficacité romanesque, qui tire le meilleur de chaque genre littéraire (thriller, récit d'aventures, roman d'espionnage et même histoire d'amour). Dès les premières pages, le savoir-faire de le Carré saisit le lecteur, met en scène des personnages passionnants (Salvo est l'un de ses héros les plus réussis) et pose de manière limpide des problèmes géopolitiques complexes, sans jamais nuire à l'intrigue. Cette virtuosité est mise au service d'un plaidoyer pour la cause d'une Afrique aux ressources pillées. Sans se substituer aux récits journalistiques de Jean Hatzfeld (La Stratégie des antilopes) ou Lieve Joris (L'Heure des rebelles), Le Chant de la mission démontre que la fiction peut être un bon moyen d'éveiller les consciences sur une nouvelle forme d'exploitation colonialiste. A la fin, John le Carré cite d'ailleurs Le Comte de Monte-Cristo : «Peut-être annonce-t-il le jour de la vengeance, où la vérité sera révélée, et la justice, rendue.» le Carré, plus fort que 007 ?
Salvo est un être élégant dont le naturel, comme le destin, est fait d'ambiguïté. Il a été sauvé et éduqué avec soin par un bon père qui l'aimait beaucoup et le tripotait un peu. Il est devenu un interprète d'exception, qui parle, entre autres, de nombreuses langues africaines. Un interprète est «la passerelle, le maillon indispensable entre les âmes pécheresses et Dieu», l'expression est répétée dans le roman. Cet aventurier intermédiaire est donc une sorte d'écrivain à la Le Carré : d'une langue à l'autre, il fait passer quelque chose des vices, des intérêts et des malentendus humains, de cette opacité sinistre et burlesque que le monde des officines secrètes résume et symbolise en la poussant à bout.
Cette fois, c'est dans les affaires de la République démocratique du Congo que Le Carré vient mettre son nez...
Regard assassin, hommage discret à Greene et à Conrad, composition en trois mouvements impeccables, Le Chant de la mission est un texte éminemment littéraire et ouvertement politique : à 76 ans, son auteur n'a plus de temps à perdre.
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