Auteur : Sara Yalda
Date de saisie : 11/10/2007
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 17.90 € / 117.42 F
ISBN : 978-2-246-72421-6
GENCOD : 9782246724216
Sorti le : 03/10/2007
REGARD PERSAN
«Toute ma vie, j'ai cherché à me fuir : oublier mon enfance, mon pays, mon père. Je suis allée jusqu'à changer de prénom. Sara. Deux syllabes faciles à retenir n'importe où, par n'importe qui. Je jouais à être quelqu'un d'autre. Mais ma comédie sonnait faux. A trop vouloir imiter la démarche des autres, j'avais perdu la mienne. Aujourd'hui, je sais que le passé ne passe pas.»
Sara retourne en Iran, qu'elle a quitté depuis vingt-sept ans. Le monde cosmopolite de son enfance a disparu. Elle découvre une société schizophrène qui vacille de l'apparent au caché, du «dehors hostile» au «dedans» où l'on brave tous les interdits. Plus elle côtoie ses compatriotes et plus ils lui paraissent insaisissables. Sous les voiles, les femmes se fardent, critiquent, résistent. La dissimulation est devenue leur seconde nature. «Comment peut-on être Persan ?» se demande Sara.
Étrangère chez elle, Sara déchiffre l'Iran, royaume de l'ambiguïté, en même temps qu'elle explore son passé ressuscité. Un père qu'elle espérait avoir oublié, un frère dont elle reconnaît à peine le visage, la maison de son enfance transformée en école de la République islamique...
Récit des origines autant que vagabondage dans l'Iran d'Ahmadinejad, de Téhéran à Ispahan, ce premier livre à la fois mélancolique et drôle est une naissance. À soi.
Premier récit d'un voyage personnel sur les terres de son enfance, l'Iran...
Toutefois, on cherchera en vain des considérations distinguées sur la révolution, l'intégrisme et la condition féminine. Sara Yalda s'en défie, préférant les visites et les retrouvailles aux idées générales. Son opinion, la petite Iranienne prodigue la maquille avec coquetterie : elle aime ce pays, ne serait-ce que parce que c'est le sien. Là où est la patrie, là est le père, baba comme elle l'appelle en bonne petite fille d'Orient. Regard persan n'est rien d'autre que l'histoire d'une enfant de dix ans qui un jour à l'aéroport de Téhéran, une grosse valise à ses pieds et les yeux humides, attendit en vain que les siens viennent la chercher et qui a décidé depuis, que ceux qui l'aimaient prendraient le train.
Réfugiée en France au lendemain de la chute du shah, une jeune bourgeoise retourne pour la première fois depuis vingt ans dans son pays. Soyons clairs : ce n'est plus l'empire des Mille et Une Nuits, mais cela n'a rien à voir non plus avec le puits d'obscurantisme «mollarchique» dans lequel certains le croient plongé...
Partout, l'énergie circule. La littérature, la vidéo, la musique, le business : la société rue dans tous les brancards. La chirurgie esthétique est florissante, la distillation d'alcool est un sport national, on file en week-end à Dubaï, tout le monde enfreint chaque jour une loi ou une autre. Et personne ne prend Ahmadinejad pour Cyrus, Darius ou Xerxès. Il n'a pas été élu pour lancer une guerre mais pour lutter contre les inégalités sociales. Il ne l'a pas fait, il sera battu la prochaine fois, et basta !...
Passionnant comme document et bouleversant comme récit d'une fille qui retrouve enfin son père et son frère auxquels elle n'a rien à dire, ce récit est aussi très révélateur sur l'âme iranienne. Dans ce royaume de l'ambiguïté et du clair-obscur, tout le monde, du président au paysan, commente les actes de la vie quotidienne en citant des poèmes vieux de plusieurs siècles.
- Au nom du Dieu clément et miséricordieux, annonce une voix voluptueuse.
La compagnie d'aviation de la République islamique est loin d'avoir tué le fantasme de l'hôtesse de l'air. Les demoiselles d'IranAir ont les yeux pétillants et le sourire aguicheur. Elles frisent la provocation quand elles insistent sur le port obligatoire du voile pendant le vol. Pourtant, «Inch'Allah Airline» ne perd pas La Mecque ! Une boussole, incrustée sur le dossier de chaque siège, en indique la direction. Au fond de l'avion, une cabine est aménagée en espace de prière. Sur l'écran de projection défilent des versets du Coran. Une succession de très belles calligraphies qui rappellent les vidéos de Shirin Neshat. Une hôtesse, coiffée d'un foulard bleu marine surmonté d'un petit chapeau en forme de bol renversé, offre des gaz aux passagers. A quand remonte la dernière fois que j'ai mangé du gaz ?
Ma voisine, une jolie jeune femme au visage rond des portraits Qadjar**, en prend une grosse poignée.
- J'ai très peur en avion. D'habitude, je voyage sur Air France pour pouvoir me saouler au Champagne. Mais il n'y avait plus de place. Alors, il ne me reste plus qu'à me shooter au gaz, dit-elle en pouffant de rire.
Firouzeh a vingt-cinq ans. Elle est une enfant de la révolution et n'a pas connu d'autre régime que la République islamique. A ses côtés, moi qui ai bourlingué dès mon adolescence dans le Paris des bars et des boîtes de nuit, j'ai l'air d'une bonne soeur.
A onze heures du matin, elle est maquillée comme les danseuses de revue du Lido. Son visage est un arc-en-ciel couronné de faux cils qui lui donnent le regard mélancolique des actrices du cinéma muet. Un dégradé de bleus, du plus foncé au presque blanc, décore ses paupières. Ses lèvres, dessinées au crayon, sont rose nacré. Elle sent la poudre, comme les vieilles cocottes d'autrefois. Je la trouve délicieuse. A chaque fois qu'elle se déplace, elle remet ses souliers à talons aiguilles et se déhanche dans un jean taille basse orné de broderies. Un pull moulant placarde sur sa poitrine les deux C enlacés de Chanel. On la croirait sortie des pages d'une gazette de mode pour Bovarettes de province. Je crains que la brigade des moeurs l'arrête dès son arrivée à l'aéroport Mehrabad. Mais autour de nous, d'autres femmes portent des tenues semblables et personne ne s'en inquiète. L'Iranienne n'est plus l'icône en tchador noir des magazines.
Après le déjeuner, Firouzeh sort de son sac à main Louis Vuitton un flacon de vernis à ongles rouge cerise.
- Le vernis n'est pas illégal en Iran ?
Elle semble surprise par ma question.
- Ça fait longtemps que vous n'êtes pas retournée ?
- Vingt-sept ans.
- Ah oui ! Il va falloir vous mettre au parfum, s'exclame-t-elle en soufflant sur ses ongles écarlates. En principe, la loi n'autorise pas le vernis. Elle interdit l'alcool, les antennes paraboliques, les DVD de films étrangers, le rock, la techno et tutti frutti. Pourtant, il n'y a qu'à sortir dans la rue pour constater qu'on ne se prive de rien. En Iran, il faut glisser entre les mailles du filet. C'est le sport national !
Après le lycée, Firouzeh s'est inscrite à l'université de Téhéran, en biologie. Mais très vite, elle s'est découragée.
- Chez nous, les études ne mènent à rien. La plupart des nouveaux riches n'ont même pas leur baccalauréat. Il faut viser les combines, connaître un type au pouvoir, lui graisser la patte et les portes s'ouvrent. Ou, pour les filles, mettre le grappin sur un mari riche. Ce qui revient au même !
J'aime son rire pétaradant. Elle déborde d'énergie et je la crois volontiers capable de mener plusieurs «combines» de front.
Je lui demande :
- Je suppose que vous êtes mariée à un homme riche.
Son rire résonne mais ce n'est plus le même son clair. Ses faux cils battent plus vite, elle détourne la tête vers le hublot.
Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli