Auteur : Christian Dotremont
Date de saisie : 18/09/2007
Genre : Arts
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : Ecritures-Figures
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-7186-0749-8
GENCOD : 9782718607498
Sorti le : 20/09/2007
Bruxelles, mars 1949 : dans les combles du Palais des Beaux-Arts «où pas un chat ne vient», Pierre Alechinsky, 21 ans, rencontre Christian Dotremont qui assure le «gardiennage» de la première exposition CoBrA. Le groupe existe depuis quelques mois : soudaine et formidable ouverture pour le jeune artiste, et le début d'une féconde amitié de trente ans. Dotremont (1922-1979) est l'inventeur de l'acronyme (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam), le coordonnateur et la plume de CoBrA, avant, pendant (1948-1951) et après. Outre un roman, La Pierre et l'Oreiller (Gallimard), uvres poétiques complètes (Le Mercure de France), les textes critiques et bien sûr ses «peintures-mots» et logogrammes, il écrit, de 1953 à 1978, dix textes sur le travail d'Alechinsky : ses peintures, dessins, son film Calligraphie japonaise, ses expériences à deux pinceaux avec Walasse Ting, Karel Appel, etc. Ces textes sont réunis ici pour la première fois, y compris un important inédit de 1957. On y retrouve à chaque page le culot, l'acuité, le sens du contre-pied, la justesse d'observation, la feinte désinvolture, le phrasé qui font la force intacte de la prose de Dotremont.
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L'Arbre et l'Arme
Il y a eu de belles époques - l'on découvrait les terres, les mers, les choses, les idées et les hommes, et l'homme. Les forêts vierges étaient violées avec passion, Christophe Colomb découvrait l'Amérique en bloc (à la suite d'une erreur), Marco Polo découvrait l'Asie, Magellan dessinait de larges entrelacs sur la carte incertaine du monde, les terres de feu et les terres de glace apparaissaient, Denis Diderot accostait des continents d'idées si vastes qu'il fallait Y Encyclopédie pour les recenser, Galilée disait tout à coup de la terre : «Elle tourne», Harvey disait du sang : «Il circule». «Tout avance», avait dit Héraclite. Si l'homme de ces époques en avait plein le dos, du connu, il lui était aisé soit d'aller si profond dans le connu qu'il en ramenait du nouveau, comme le pêcheur amène d'une mer familière le poisson bleu - soit d'émigrer vers l'inconnu à façade d'inconnu. Les chemins étaient ouverts. Tous les chemins étaient chemins des écoliers. Toutes les écoles étaient buissonnières. Pensez que subitement dans les têtes apparaissait la notion d'égalité. Pensez que subitement sur les tables apparaissaient le poivre, le café. Un autre Harvey déclarait que l'électricité circule aussi, et passons à l'art... On écrivait le premier roman, on peignait le premier tableau de chevalet, on utilisait le premier bleu de cobalt, on libérait le poème, on s'apercevait que le langage parlé peut s'écrire - et hier encore un monsieur qui s'appelait Lumière tournait le premier film. Les gens, le public, les hommes avaient les yeux frais, les oreilles fraîches. La moindre réplique sur les scènes découvertes soulevait des larmes, des rires. La découverte de la pomme de terre finit par causer des troubles. Tous les marins étaient des explorateurs, tous les savants étaient des inventeurs, tous les inventeurs n'étaient pas des savants. L'ignorance était amoureuse de la connaissance, qui le lui rendait bien. L'église catholique avait beau dire : «Elle ne tourne pas», l'église catholique avait beau donner des couvertures aux découvertes, avait beau donner des ordres - le merveilleux désordre des choses nouvelles incendiait les coeurs.
Mais à notre époque, l'époque d'aujourd'hui, l'on s'acharne à couvrir. Tout se passe comme si l'homme, arrivé à dresser du monde une carte complète, désormais devait dépenser son énergie à brouiller les cartes, à tricher. Aujourd'hui l'Allemagne est une grande tache noire où nous n'avons pas le droit de vivre, la Forêt-Noire nous est interdite, il est défendu d'aller boire un verre de vin au bord du Rhin en écoutant un lied - à moins d'être touriste, c'est-à-dire inhumain. Et la Russie ! Parlons de la Russie ! Parlons-en ! Elle est devenue une grande tache rouge et aucun d'entre nous ne peut aller découvrir dans le ciel de Vitebsk un ange qui joue du violon, ni dans les ruelles de Moscou un violoneux qui joue comme un ange, ni au bord de la Crimée une idée nouvelle du soleil et de la mer. Et l'Espagne ! L'Afrique ! La Chine ! Le Japon ! Les îles Mariannes ! Nous n'avons plus droit à ces grands espaces infinis où nous pourrions découvrir tant de petites choses infinies, les mettre bout à bout, en faire un collier de joie, nous en emparer et nous en parer. Les soldats, les colons, les colonels, les espions, les banquiers qui ont droit à ces villes, à ces forêts, ne les voient pas. Imaginez un homme simple qui veuille aller à Pékin et qui après un mois de démarches se trouverait à la tête d'un formulaire et qui à la question : «Pourquoi voulez-vous aller à Pékin ?» répondrait : «Regarder les arbres le long du fleuve, voir s'ils ne ressemblent pas aux arbres le long de la Seine, voir s'ils ressemblent aux arbres sur les gravures chinoises, si vraiment ils ressemblent à des touches d'encre de Chine...» Il ne recevrait pas de visa - lui qui voudrait simplement voir. Il faut être fou aujourd'hui pour caresser le projet de caresser les fleurs qui poussent à Los Angeles, de simplement contempler le ciel au-dessus de Tokyo, de simplement croiser les gens dans les rues de Varsovie, de simplement respirer le parfum de l'herbe au soleil de Bucarest... La guerre a détruit beaucoup de villes - et celles qu'elle n'a pas détruites elle s'est occupée de les fermer. Nous sommes aujourd'hui parqués dans nos provinces - et le bout d'Europe qui nous reste est comme un bout de labyrinthe.
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