Auteur : Yves Bonnefoy
Date de saisie : 18/09/2007
Genre : Essais littéraires
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : Lignes fictives
Prix : 16.50 € / 108.23 F
ISBN : 978-2-7186-0744-3
GENCOD : 9782718607443
Sorti le : 06/09/2007
Quelles sont les relations de la poésie et de la musique ? L'auteur de ces essais constate qu'un besoin de «musique» dans la parole le dégagea, en un moment décisif, des filets de l'image surréaliste, et il décrit la façon dont la musique peut apparaître à ceux qui comme lui sont hantés par le souvenir d'une réalité une, indéfaite, qui est ce dont résulte le travail de la poésie. La musique peut-elle être pensée à partir de la poésie ? Ces pages expriment le désir que l'on peut éprouver d'aller sur ces voies, et montrent peut-être que ce ne serait pas dénué de sens.
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Michela Landi m'invite à quelques pages de réflexion sur le grand problème qu'elle se pose, et je suis heureux de m'associer ainsi à sa recherche, commencée avec Il mare e la cattedralex et élargie aujourd'hui par ce nouveau livre, L'arco e la lira, dont l'importance philosophique et critique devrait bien inciter un éditeur de mon pays à le publier.
Et c'est même avec gratitude que je vais répondre à cette proposition, car elle m'invite à prendre une voie sur laquelle j'aurais hésité à m'engager, du fait que la relation de la poésie et de la musique - la musique des instruments, des instrumentistes, des compositeurs -ne peut être vraiment comprise, dois-je le craindre, si l'on n'a pas de cette dernière une certaine pratique, comme précisément c'est mon cas. Je n'ai pas eu dans mon enfance la chance de ne serait-ce qu'un embryon de formation musicale, je n'ai entendu alors, et longtemps, que de vagues flonflons et les chansons populaires : un violon-jouet, petite boîte de rien du tout mais à tout le moins symbolique, me fut même ôté des mains, dans un bazar. On lui substitua une toupie. Et en ces mêmes années je bénéficiais au contraire de la présence, dans des livres ou sur les parois des lieux d'existence, de quelques images énigmatiques qui m'incitèrent à des rêveries dans lesquelles couleurs et formes jouaient un rôle qui me requit grandement. Les tableaux, puis un peu plus tard les oeuvres d'architecture, captèrent mon attention aux moments où l'on prend conscience de soi, entre enfance et adolescence et à l'approche de l'âge adulte. Et c'est même toute l'histoire des arts du visible à travers les siècles qui, d'être ainsi rencontrée par des besoins eux-mêmes en devenir, finit par me devenir familière.
Les oeuvres de la musique, en revanche, je ne les aurai connues que beaucoup plus tard et, si je puis dire, une à une, sans cet arrière-fond de souvenirs et de connaissances précises qu'a mis en place mon intérêt pour les arts plastiques : et s'il est vrai que j'en aime certaines avec la même sorte de conviction qui me porte vers quelques grands créateurs de monuments ou d'images, Mozart ou Haydn ou Mahler comptant pour moi de même façon, sinon tout à fait autant, que Poussin ou Alberti ou Giacometti, je sais aussi que je ne réponds à l'appel des musiciens qu'en sachant mal les entendre.
Et même mal les comprendre ! Ou plutôt, et d'abord, sans la capacité de suivre assez loin dans leurs intuitions ou errances bien des pensées qui ont été avancées - au XXe siècle en particulier, quand s'est étendu le champ de l'observation - sur l'essence de la musique. Non que je sois incapable d'en soutenir l'abstraction. Mais je n'ai pas assez d'expérience des objets de leurs analyses pour lutter - pour lutter en moi - contre ma propre spéculation qui ne peut pas ne pas tenter, aussi inavertie et donc rêveuse soit-elle, d'investir ce grand horizon de sons et de rumeurs qui m'entoure, en ses diverses distances. Si quelque chance permet à une affection spontanée de s'approcher avec quelque intimité de l'objet de son désir, ce n'est pas seulement une sensibilité qui va s'en trouver accrue, c'est la qualité de la réflexion philosophique.
De loin on rêve bien plus, de loin on transfigure bien plus que quand on s'est approché et qu'alors de vraies portes s'ouvrent. Toutefois je vois bien aussi que la musique et l'histoire de la musique, qui m'ont manqué de plusieurs façons, m'ont tout de même été entrouvertes, ce qui me permet d'espérer que je rêve d'elles d'une façon qui a quelque sens, au moins comme un témoignage sur ce qu'on peut en imaginer à partir d'un souci de la poésie. Entrouvertes, ces oeuvres et ces pensées ? Peut-être, car il y a «de la musique» dans des travaux de peintres ou d'architectes que j'admire, et même dans les aspects de leur art que j'aime le plus spontanément. Musique est bien la façade du temple Malatesta, dont j'ai fait un emblème de mon idée de la poésie - et Alberti lui-même la disait, cette façade, «tutta quella musica» -, musique l'élaboration des formes chez Piero délia Francesca et musique encore, cette fois celle d'un instrument, presque audible, la peinture de Vermeer de Delft ou ces paysages de Delacroix que Baudelaire a peuplés de «fanfares étranges» et comparés aux opéras de Weber.
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