Auteur : Roland Berger
Date de saisie : 20/10/2007
Genre : Policiers
Editeur : Slatkine, Genève, Suisse
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 9782832102916
GENCOD : 9782832102916
Les nouvelles policières concoctées par Roland Berger et ses complices emmènent le lecteur dans un univers feutré et bourgeois où domine la routine. C'est sur ce terrain prévisible que germent les plans les plus audacieux promettant liberté et richesse à leurs inspirateurs.
Mais réussir le crime parfait n'est point chose facile. Payant ou pas, le crime libérateur habite la plupart de ces vingt-huit nouvelles qui conduisent le lecteur au bord du précipice et lui offrent une variété vertigineuse de chutes imprévisibles autant que soudaines.
Avocat, docteur en droit et juge, Roland Berger met son savoir et sa pratique au service de la nouvelle policière, chacune étant conçue et montée comme une pièce d'horlogerie.
A FOND DE TRAIN
Ma mère - la sainte femme - s'était toujours préoccupée du salut de mon âme. Elle craignait que les démons m'entraînent vers le Léthé dans un état de damnation éternelle.
Mais mes enfers, à moi, étaient pavés de bas de soie, tendus de rideaux cramoisis et délicieusement parfumés. Mes démons étaient peut-être mûrissantes, mais tellement rajeunies par l'éclat de leurs joyaux !
Je suis séducteur professionnel. Pas un de ces Argentins tangoteurs qui engluent la profession de leur suavité sucrée. Non je suis à proprement parler un produit de luxe. Viril - sans ostentation -avec, au fond du regard, un restant de cette innocence enfantine qui fait se pâmer les dames.
Je suis spécialisé dans les trains. Première classe, sleeping, naturellement. J'aime le chemin de fer. Son rythme haletant, symbole d'instants délicieux, ses compartiments feutrés, ses longs couloirs à raccrocs, son wagon-restaurant au vin un peu brassé, mais tellement capiteux...
Pour l'instant, je me suis accoudé nonchalamment sur la barre d'appui du couloir et j'ai allumé une cigarette orientale. Je suis placé merveilleusement pour observer ma future victime. Dans le compartiment situé à ma droite, une femme sobrement vêtue d'un deux-pièces beige et dont les boucles d'oreille ont un parfum d'authenticité non négligeable. Pour voir ses mains, je me déplace en tirant sur ma cigarette. Un brillant. Pas d'alliance.
Mes yeux remontent sur sa poitrine un peu forte et s'arrêtent sur la collier de perles fines. Elles sont petites, donc naturelles. L'orient et le lustre rosés de cette parure me signalent son origine : la golfe Persique. Ce diagnostic, c'est l'ABC du métier. Mon regard monte au visage et s'y attarde.
Je lui donne 25 ans tout au plus. Peut-être moins car la finesse du cou et le transparent de la peau sont ceux d'une jeune fille. Mais une femme riche - et elle l'est assurément -peut conserver un temps de printemps bien au-delà. La jeunesse s'attache à l'argent...
A ma gauche, l'ex-épouse d'un excentrique anglais. Quarante ans bien sonnés, un chapeau invraisemblable et des bijoux sur tout le corps. Un vrai totem africain, fardée à faire reculer d'effroi les hommes-panthères qui la croiseraient dans la brousse. Son nom ? Mrs Alivers. Il est inscrit en lettres d'or sur sa valise pur crocodile. Mr Alivers est mort l'hiver dernier d'une fluxion de poitrine, laissant à sa veuve une fortune à faire rêver un être aussi blasé que moi.
Dans notre milieu, il faut le dire, les informations sont rapides et précises. Les milliardaires tournent de plages en montagnes, et de stations thermales en stations de repos avec une régularité saisonnière. Entre ces stations, il y a les trains de luxe. Il faut bien se répartir le travail, éviter de se marcher sur les pieds, planifier. Sinon ce serait la crise de notre corporation.
Dilemme : Mrs Alivers ou la jeune inconnue ? L'Anglaise, c'est certain, peut m'apporter trois mois de sécurité et quelques avantages financiers non négligeables. Mais pourquoi ne pas joindre l'utile à l'agréable. Il y a en plus en moi, confusément, la besoin de lever ce doute que les séducteurs professionnels connaissent quand leurs tempes commencent à pâlir : «Un tendron est-il encore dans mes cordes ?»
Tiens ! Mon regard l'a frappée. Deux fois, je l'ai vue baisser pudiquement les yeux avec un demi-sourire esquissé qui laissait apparaître une adorable fossette.
Technique de l'abordage. Sourire, regard imprégné de sympathie... Elle répond par une imperceptible inclinaison du col. A la bonne heure ! Voilà comme je les aime. Discrètes, jeunes et riches. J'ouvre la porte coulissante de son compartiment et j'entre à la Paul Meurisse. Désinvolte et charmeur. Banalités d'usage. Je me présente. J'ai un titre, un blason et une gentilhommière sur ma carte de visite. Les imprimeurs vous font des choses merveilleuses avec un peu de papier et de la couleur. Je m'assieds en face d'elle. J'offre une cigarette. Elle l'accepte. La grâce de sa main m'émeut. Enfin paraît m'émouvoir...
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