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Les noms indistincts

Couverture du livre Les noms indistincts

Auteur : Jean-Claude Milner

Date de saisie : 19/09/2007

Genre : Essais littéraires

Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude

Collection : Verdier poche

Prix : 8.00 € / 52.48 F

ISBN : 978-2-86432-513-0

GENCOD : 9782864325130


  • La présentation de l'éditeur

Linguistique et psychanalyse
Les noms indistincts

Jean-Claude Milner
Essai

«Les noms sont multiples. Certains touchent au réel, d'autres touchent à l'imaginaire. Certains se veulent positifs, d'autres valent par leurs différences négatives. Qui plus est, le même nom peut verser d'un côté ou d'un autre, selon les circonstances. Les noms ne sont pas seulement multiples ; ils sont aussi indistincts.
À qui veut s'orienter parmi les noms, Lacan propose un fil. À qui s'est orienté, bien des choses paraîtront moins obscures. En particulier, la politique et l'histoire, qui ne sont, en dernier ressort, qu'une affaire de noms.
Voilà ce que je concluais en 1983. Après un quart de siècle, tout a changé sauf l'essentiel. Seul événement, mais décisif : des noms réels ont surgi là où je ne les attendais pas. La doctrine que je posais jadis n'en est pas infirmée, mais confirmée. C'est à de telles surprises que le réel laisse entrevoir son existence.»





  • Les premières lignes

R, S, I

Il y a trois suppositions. La première, ou plutôt l'une, car c'est déjà trop que d'y mettre un ordre, si arbitraire qu'il soit, est qu'il y a : proposition thétique qui n'a de contenu que sa position même - un geste de coupure, sans quoi il n'est rien qu'il y ait. On nommera cela réel ou R. Une autre supposition, dite symbolique ou S, est qu'il y a de la langue, supposition sans laquelle rien, et singulièrement aucune supposition, ne saurait se dire. Une autre supposition enfin est qu'il y a du semblable, où s'institue tout ce qui fait lien : c'est l'imaginaire ou I.
De certaines de ces suppositions, se déduisent, par analyse, des séries de propositions qui s'enchaînent. Ainsi, de ce qu'il y a du semblable, on conclura qu'il y a du dissemblable, et de là, qu'il y a du rapport, puisqu'il suffit que deux termes soient tenus pour semblables ou dissemblables, pour qu'entre eux un rapport soit définis­sable. On conclura ensuite qu'il y a des propriétés, puisqu'il suffit qu'entre deux termes un rapport existe, pour qu'une propriété commune puisse par abstraction être construite. On conclura également qu'il y a des classes et qu'elles sont fondées sur les propriétés, que les propriétés ne sont qu'une manière de construire du semblable, qu'il y a des touts et qu'ils ont une limite, chaque tout se suspendant au point où surgit un dissem­blable. On conclura enfin qu'il y a du représentable, puisque la représentation ne suppose rien sinon la simi­litude et le rapport. Par la simple réitération et combi­naison des procédures accessibles, les touts dont on suppose l'existence pourront alors être liés les uns aux autres en un tissu de semblable et de dissemblable, qu'on peut aussi bien constituer en tout du représentable : ce que l'on nomme la réalité.
Du reste, ces diverses propositions se présupposent réciproquement, au point que l'on pourrait, de chacune d'entre elles, partir et reconstruire toutes les autres. Loin de s'ordonner, elles se referment donc sur elles-mêmes et se bouclent en un rond incessant.
De la même manière, de ce qu'il y a de la langue, on conclura aisément et par présupposition réciproque qu'il y a des noms, qu'il y a du discernable, qu'il y a de l'Un. Ici encore, il serait possible de partir de chaque proposition pour retrouver les autres : bouclage à nouveau arrondi.
Sans doute, de la supposition pure qu'il y a, aucune déduction n'est possible. Seule une répétition indéfinie s'autorise ici, mais, encore une fois, elle fait bouclage fermé : un rond, de nouveau, se forme, non pas celui d'une déduction réciproque, mais celui d'une incessante impossibilité à déduire.
On entend en particulier par les trois suppositions ceci : que rien ne saurait s'imaginer, c'est-à-dire se repré­senter, que de I, rien ne saurait exister que de R, rien ne saurait s'écrire que de S. Rien, c'est-à-dire pas non plus la supposition homonyme : ainsi l'imaginaire ne s'imagine que de l'imaginaire, le réel n'existe que du réel, le symbolique ne s'écrit que du symbolique. On reconnaît dans cette dernière conséquence l'axiome qu'il n'y a pas de métalangage. Il apparaît ici comme le cas particulier de la loi générale des suppositions.
Réciproquement, aucune des suppositions n'est accessible à partir d'aucune des autres. Ainsi, rien des similitudes de I n'est accessible pour représenter le discernable de la supposition S : est requis ici un discer­nable pur qui ne doive rien au semblable ni au dissem­blable et soit indifférent à toute propriété distinctive. Car les propriétés viennent d'ailleurs réfracter imaginairement ce que le symbolique sèchement distingue.
De même, rien de R ne saurait s'obtenir ni de I ni de S ; béance infranchissable qui, tant bien que mal, s'écrira dans S, c'est-à-dire dans la langue, d'une négation : ne pas s'écrire, ne pas se dire, ne pas admettre le discernement, et tout aussi bien, en forme de théorèmes : il n'y a pas de touts, il n'y a pas de rapports, il n'y a pas de semblable, ni de propriétés, ni de classes1. Parallèlement, en I, pour un être pris dans le tissu du représentable et du possible, le réel apparaîtra comme l'irreprésentable et l'impossible comme tels. Là donc où I instaure l'espace et le temps comme des modes spécifiables du rapport, dont le croisement détermine la forme de tout événement possible, R y tranchera comme le hors-espace dont certaines topologies font métaphore, comme le hors-temps dont l'instant fait date, comme le hors-événement que la pure rencontre réalise.
Face à S qui distingue et à I qui lie, R est donc l'in­distinct et le dispersé comme tels : ce que, dans son langage bivalent, Freud opposait comme Thanatos à l'Eros de la liaison.


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