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L'encre du voyageur

Couverture du livre L'encre du voyageur

Auteur : Gilles Lapouge

Date de saisie : 06/12/2007

Genre : Essais littéraires

Editeur : Albin Michel, Paris, France

Prix : 19.00 € / 124.63 F

ISBN : 978-2-226-17704-9

GENCOD : 9782226177049

Sorti le : 03/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

Un voyage n'est que de l'encre. Toute exploration est le souvenir d'un ancien manuscrit. Christophe Colomb découvre une Amérique qu'il avait arpentée dans les récits de Marco Polo. Les missionnaires qui ouvrent le Brésil, au XVIe siècle, connaissent par coeur les textes des écrivains antiques, Pline le Jeune ou Hérodote. C'est pourquoi ils aperçoivent dans la forêt équatoriale toutes ces amazones.

En lisant, en écrivant, j'ai parcouru quelques recoins de la terre, Inde, Islande ou Tahiti. J'ai ajouté ma peinture aux peintures qui les barbouillaient déjà. Cela m'a permis d'en raviver la fraîcheur, d'en débusquer les surprises, les miracles.

Gilles Lapouge

Gilles Lapouge, journaliste, a longtemps séjourné au Brésil. Essayiste et romancier, il publie son premier roman en 1964, et crée «Apostrophes» avec Bernard Pivot.

Publiés chez Albin Michel :

- Les Folies Koenigsmark, 1989, (Goncourt du récit historique), Utopies et civilisations, 1991,
- L'incendie de Copenhague, 1995, (Prix Cazes ; Prix Roger Caillois),
- Le bruit de la neige, 1996, (Grand Prix de l'essai de la Société de gens de Lettres).
- La mission des frontières, 2002 (Prix Joseph Kessel de la SCAM)
- En étrange pays, 2003, (Prix Maurice-Genevoix)
- Le Bois des amoureux,2006 (Prix du livre de Saint Louis et Prix de Printemps de la Société des Gens de Lettres).



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  • La revue de presse Mohammed Aïssaoui - Le Figaro du 6 décembre 2007

Sans doute, l'arme absolue de ses récits est-elle l'autodérision que le conteur sert avec générosité...
Ces récits, qui viennent d'être salués par les dames du Femina, rappellent également que Gilles Lapouge use d'un autre atout, irrésistible : celui qui a d'abord eu le goût de l'encre avant celui de la plume aime les mots sous toutes les coutures. Il est comme ce diable de Titivillus : son régal, ce sont les mots, les lettres, la ponctuation. Ici, les phrases sont parfumées et rieuses, érudites et si peu pédantes. La grâce n'est pas l'ennemie de la simplicité. Soit dit en passant, ces pages démontrent que les meilleurs auteurs sont de grands lecteurs. Et chaque roman, un palimpseste.



  • Les premières lignes

Encres

QUAND je fréquentais l'école primaire, je plongeais avec enthousiasme ma plume dans l'encrier du pupitre. Je prenais le temps de contempler la goutte de liquide noir ou bleu. Je la regardais comme le Créateur a probablement regardé le néant au moment où il se disposait à en faire un univers. J'étais un peu comme lui. J'allais donner vie, grâce au bout de ma plume, à un chat, à une peuplade, à un adjectif ou à une périphrase.
Si j'étais en forme, je confectionnais des objets qui n'existaient même pas. Je leur fournissais des noms, je leur mettais le pied à l'étrier et ils partaient vivre leur vie. J'ai donné vie à des couleurs dont Newton n'eut jamais la moindre idée. Je formais des lettres que tous les alphabets, même l'égyptien et même le hittite, ont ratées, des animaux inexistants, des montagnes d'aucun continent. Je découvrais que Dieu n'est qu'un gros encrier.
Plus tard, nous avons eu des cours de chimie et j'en ai profité pour lancer ma propre manufacture d'encre. J'ai installé mon atelier dans la salle de bains de la maison. Dans de gros in-octavo, j'avais retrouvé les savoirs du Moyen Âge. Il suffisait de mélanger deux pots de vin blanc, une livre de galle, deux onces d'alun de roche et de la gomme d'Arabie. J'ai obtenu des résultats inégaux et des gifles de ma mère.
Les adolescents écrivent beaucoup de poèmes. Les miens étaient consacrés soit au corps de la femme aimée, soit à l'encre. Moitié-moitié. Je disais par exemple :

J'ai peint mon bateau à l'encre de Chine,
L'ancre elle est de fer, le sel la rouille,
Et la Chine,
Mon bateau de paille y fera naufrage.

Cette strophe m'a intrigué. Elle me cueillait à froid. Elle me mettait K.-O. debout. Je n'y comprenais rien. Je voyais bien qu'elle voulait me dire quelque chose, mais quoi ? Comme je ne goûte guère les calembours, je désapprouvai ce glissement de l'encre de Chine à l'ancre d'un bateau. Aussi, j'ai pris ce poème en grippe. Je lui ai tordu son cou. Je l'ai jeté aux oubliettes mais on sait comment s'y prennent les poèmes et qu'ils sont endurants. Ils entrent en hibernation et un beau jour, quand on les a oubliés, ils remontent de leurs abîmes et ils sont frais comme l'oeil.
C'est ainsi qu'a procédé mon poème sur l'encre de Chine. Il est revenu cinquante ans plus tard dans une de mes nuits. J'ai prêté l'oreille à ce qu'il racontait et il n'était pas si bête que ça. Avec son jeu de mots un peu vulgaire sur l'encre de Chine et l'ancre des bateaux, il pressentait ce que les voyages que j'ai faits par la suite, en Inde, au Brésil ou dans les pays hyperboréens m'ont enseigné : qu'un voyage non seulement n'existe qu'à partir du moment où on le convertit en encre, mais encore que tout voyage, y compris dans les terres inconnues, n'est que le souvenir d'une encre ancienne. C'est ce qui rend déprimante la profession d'explorateur : vous ne marchez jamais que dans les encres des explorateurs qui vous ont précédé. Christophe Colomb a découvert un continent nouveau qu'il avait d'abord arpenté de long en large dans les bibliothèques de Salamanque et de Gênes.


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