Passion du livre - tout sur le livre : Le (dé)goût de la laideur

Recherche

Recherche simple
Recherche multi-critères

Le (dé)goût de la laideur

Couverture du livre Le (dé)goût de la laideur

Auteur : Gwenaëlle Aubry

Date de saisie : 11/09/2007

Genre : Essais littéraires

Editeur : Mercure de France, Paris, France

Collection : Le petit Mercure. Le goût de...

Prix : 5.00 € / 32.80 F

ISBN : 978-2-7152-2774-3

GENCOD : 9782715227743

Sorti le : 06/09/2007

en vente sur logo Alapage.com


  • La présentation de l'éditeur

La laideur résiste au témoignage comme à la réflexion.
À travers elle se révèle l'envers du corps et du décor, la face obscure du réel. Dans cette expérience, l'effroi se mêle à la fascination. De grandes figures, philosophiques, légendaires, littéraires, de laids et de laides témoignent de cette étrange inversion : le pouvoir de séduction de la Vellini de Barbey, de la Bérénice d'Aragon, des laides stendhaliennes tient au jeu, en elles, de la vie, du mouvement, du souvenir et de la passion, plus gracieux que l'immobile perfection de la forme.
C'est peut-être ce jeu aussi qui, de la laideur, fait pour l'art un défi. À la faveur de regards nouveaux, le laid devient le ferment d'une beauté nouvelle...
Balade esthétique en compagnie de Roger Caillois, Yves Bonnefoy, Francis Bacon, Pascal Quignard, Henri Michaux, Georges Bataille, Socrate, Rilke et bien d'autres.

Philosophe et romancière, Gwenaëlle Aubry vient de publier un récit sur la laideur, Notre vie s'use en transfigurations.





  • Les premières lignes

ROGER CAILLOIS
L'enfer de la nature

Écrivain et anthropologue, Roger Caillois (1913-1978) construit dans son Esthétique généralisée une théorie de l'art moderne, et notamment de l'art brut, en même temps qu'une philosophie de la nature. Four Caillois, la nature seule est créatrice de beauté. L'art n'en constitue qu'un cas particulier qui, à la production spontanée des formes, ajoute l'intention, et avec elle la possibilité de l'échec et du laid. Que la nature soit exempte de laideur n'empêche pas qu'elle puisse susciter une sorte d'horreur sacrée.

J'admire autant qu'il faut les miracles de la nature. Je me souviens d'en avoir vu qui sont propres à confondre l'esprit. Je les évoque aisément. Ils viennent d'eux-mêmes me tenter, m'emplissant d'une secrète et coupable nostalgie. Et devant eux, voici que j'éprouve à nouveau l'émerveillement et le recul de la première rencontre. Tout m'est restitué présent et neuf. [...]
C'est trop de bonheur. De quel triste prix le fallut-il payer ? Je m'inquiète. Quelque piège sans doute est ouvert sous une adorable apparence. Chaque palme conseille une trahison. Elle dissimule de son élégance l'abîme trouble d'où elle sort : la fermentation et la vase des marais qui poussent, au-dessus d'un monde nauséeux, des calices rutilants.
[...]
Ces lumières, ces velours, qui flattent si bien les sens, lui présentent en réalité l'épouvantable image de la fécondité triomphante, embellie, enivrée par le surcroît vainqueur de ses forces fertiles. C'est l'horreur de la vie faisant et défaisant à l'aise ses monstres et ses miracles. Elle extrait souvent de réserves croupissantes la pompe et la délicatesse, la grâce et l'opulence, mais pour les rebrasser sur-le-champ dans la fange qui les enfanta et dont elles furent la plus passagère des métamorphoses. Certes nul travail ne réussit de telles merveilles. Il faut pour les produire un tout-puissant décret. Une magie immédiate les sort d'un coup du limon, et, elles aussi, comme les chefs-d'oeuvre subits, sont achevées sans avoir coûté peine ni souci, impeccables sans qu'aucune ébauche décevante ait permis et précédé leur perfection.
Aussitôt complètes, aussitôt éclatantes, issues d'un luxe de pouvoirs et plus vite disparues qu'elles sont nées, ces fleurs sont mal détachées, dans leur brève saison, de leurs racines immondes. Elles appartiennent, comme elles, au bourbier où toutes les énergies se pressent sans jamais se définir, meurent et prolifèrent en un grouillement affreux qui ne connaît jamais discipline ni dessein. On imagine que là rampent, si d'aventure il réussit à s'en former, des êtres élémentaires qui sont tout sexe et tout cloaque. On ne discerne pas le mâle de la femelle, la panse de l'aliment; et l'on sépare avec difficulté les accouplements où se confondent ces hermaphrodites, de leurs digestions où l'estomac et la nourriture paraissent se dissoudre mutuellement. Tout prospère et se multiplie dans une débauche de vie précipitée qui n'atteint pas à produire une existence distincte et durable. Ce monde ne connaît ni l'ordre ni l'indépendance. Les larves qui s'y meuvent, astreintes à la même impitoyable et tumul­tueuse anarchie, n'apparaissent que pour se répandre hors de leur sac. Elles restent éternellement en deçà de la forme et du nom, et jamais une âme ne confirme ou ne fixe leur enveloppe fugitive. Quel crédit accorder aux prodiges qu'une aveugle sorcellerie suscite de cet enfer ?

Vocabulaire esthétique © Éditions Gallimard, 1946, 1948


Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli