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L'Orient désert

Couverture du livre L'Orient désert

Auteur : Richard Millet

Date de saisie : 16/10/2007

Genre : Essais littéraires

Editeur : Mercure de France, Paris, France

Collection : Traits et portraits

Prix : 17.00 € / 111.51 F

ISBN : 978-2-7152-2656-2

GENCOD : 9782715226562

Sorti le : 06/09/2007

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  • La présentation de l'éditeur

«Ce que je suis : un écrivain en route dans sa langue. C'est dans la langue qu'on chemine, autant que dans le paysage. Parfois je m'arrête en plein vent : mes mots aussitôt ravalés, comme le voile blanc sur la bouche des femmes druzes, comme un souffle d'homme sur la soie protégeant un sexe humide de femme.
Je marche un peu seul sur la route de Hermel. Le chauffeur s'est endormi dans la voiture.
Pas de secret à découvrir ou à livrer : je suis en mouvement sur la terre rouge de la Bekaa, entre deux chaînes de montagnes.
Peut-être ne suis-je là que pour oublier ce qu'une femme a fait de moi : un être hors de lui, condamné à marcher, penser, parler seul (trois langues à la bouche et nulle envie qu'elles s'ébruitent dans l'après-midi poussiéreuse).»





  • Les premières lignes

L'escalier mécanique qui, à la station Auber, dans le ventre fétide de Paris, conduit vers la direction Balard, est d'une hauteur vertigineuse. La tête se redresse pour voir se soulever ces marches d'acier sur lesquelles on hésite à poser le pied avant de s'abandonner à l'élévation grinçante, regardant devant soi l'immense volée de degrés mobiles, comme en ce jour d'hiver où j'ai lu sur le rebord incurvé d'une marche, inscrit au feutre noir, en lettres épaisses, dans le style des tags, ce nom : «Beyrouth», qui ne pouvait que m'émouvoir, à cause de mon enfance libanaise. Une inscription dès lors guettée à chaque passage, mais pas revue, en dépit de quelques haltes devant l'escalator qui me faisaient passer pour une sorte d'errant ou l'un de ces incertains personnages qu'on aperçoit dans les Prisons de Piranèse. Un nom à la longue oublié, mais non effacé puisque, un jour de mai, dans la pénombre de ces voûtes, sur la première marche à se déployer, je l'ai retrouvé, comme l'Aleph de Borges inscrit dans l'escalier d'une cave de Buenos Aires. Un signe, donc, à moi seul adressé, à la façon de l'étoile suivie dans Aurélia par Nerval s'en allant «vers l'Orient» ; et, pour moi, bien plus une injonction, un augure, une remémoration concernant le futur qu'une invitation au voyage. D'ailleurs, je n'aime guère les voyages, et les relations qu'on en fait m'en­nuient presque toujours, tout comme les récits de rêves (ceux des autres, s'entend, car je ne me rappelle guère les miens, homme sans songe comme il y eut une femme sans ombre). Autant que des paysages réels, j'habite les incertitudes du temps, et davantage la littérature, la musique, le clair-obscur du souvenir, l'interstice entre les songes et le jour étant à peu près aussi vertigineux que l'intervalle que nous ne cessons de mesurer entre la vie et la mort. Je ne suis pas vraiment là - ni ailleurs. En Occident, je suis condamné au récit, à la mémoire, à la mortification : c'est ma faiblesse d'homme; en Orient, je cesse d'errer en moi-même ; je vais vers le poème que je n'écrirai pas, vers l'enfant que je fus, celui qui attendait la fiancée du Cantique, cette attente dût-elle se confondre avec ma vie tout entière. La Sulamite est le visage par quoi toute femme désirée, inlassablement hélée dans la nuit des corps étrangers, me rappelle que je suis mortel. Elle a tes yeux, toi qui m'as abandonné au milieu de l'été, peut-être depuis toujours, je ne le saurai jamais et meurs de ne pas le savoir.

Juillet 2006. Dans la solitude de Dinard, j'esquisse un livre qui m'appelle au Liban, où je dois me rendre incessamment. Un livre sur mon origine sensuelle ; une archéologie de mes goûts sexuels. Livre impossible et cependant s'écrivant, là, à la hâte, dans le calme été breton, mais infiniment menacé, ce livre qui exige une solitude plus grande que celle, somme toute confortable, que je me suis aménagée dans cette haute chambre avec vue sur Saint-Malo et l'îlot où repose Chateaubriand. Trop noble posture d'écrivain ! En vérité je travaille en famille (cette expression ne rendant toutefois pas compte de l'étrangeté où je me trouve par rapport à ma famille, père trop lointain, impossible époux, le fait d'écrire m'ayant toujours maintenu dans une marge sociale et senti­mentale qui m'oblige à m'approcher des vivants comme si je vivais sur une tout autre rive). Un tel livre demande le renoncement, la répudiation, l'errance, le désert. Il appelle aussi la déréliction amoureuse. Mais je ne le sais pas encore. J'ignore que cette quête de l'origine a lieu dans le temps même où une femme est en train de me quitter et que cette fin est en quelque sorte inscrite dans le livre que j'écris. Concevoir dans quoi me jettera la fin de l'amour revient à passer l'Achéron ou à camper sur ses bords. En vérité, je devine que quelque chose s'achève : vision aveugle, confuse connaissance par la douleur qui commence à poindre doucement, presque avec innocence. J'écris comme on s'ignore : je ferme les yeux sur ce que j'anticipe et continue de penser au Liban.


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