Auteur : Roger Munier
Date de saisie : 20/09/2007
Genre : Essais littéraires
Editeur : Arfuyen, Paris, France
Collection : Cahiers d'Arfuyen, n° 170
Prix : 14.50 € / 95.11 F
ISBN : 978-2-84590-110-0
GENCOD : 9782845901100
Sorti le : 06/09/2007
Rien, dans le monde, la vie, ne résiste au regard aveugle qui s'est posé, ne fût-ce qu'une fois, sur l'invisible.
Roger Munier
Roger Munier est né le 21 décembre 1923, à Nancy. De formation philosophique, il a occupé longtemps un poste de responsabilité dans les organisations professionnelles de la métallurgie ; menant une existence double, il écrit le matin avant de se rendre à son travail. Actuellement en retraite, il vit à la campagne, au pied des Vosges. L"un des premiers à traduire l'oeuvre de Heidegger en français (Lettre sur l'humanisme dès 1953), il a dirigé, chez Fayard, la collection L'espace intérieur, y publiant des textes des grandes traditions : hindouisme, bouddhisme, taoïsme. Islam et grands mystiques occidentaux, autant que des oeuvres d'auteurs modernes occupant une place de choix dans l'espace intérieur de notre temps. Il a exercé une importante activité de traducteur de l'allemand, l'anglais, l'espagnol et le grec : Angelus Silesius. Kleist, Octavio Paz, Antonio Porchia, Roberto Juarroz, Héraclite et un volume de Haïku. Outre ses essais critiques, notamment sur les poètes, et des textes philosophiques qui le situent dans la ligne des mystiques rhénans, il tente une parole nouvelle, au point de rencontre entre philosophie et poésie.
Janvier
L'homme est à lui-même sa menace, son mal, sa perte. Il n'est pas à lui-même son bien.
Aucune chose n'est plus réelle ou irréelle qu'une autre. Aucun élan plus illusoire qu'un autre élan.
Cela n'a pas d'identité. S'en cherche, rien que s'en cherche, dans les êtres innombrables.
Qu'est-ce que l'envers d'un mot ? L'envers de «fleur», «arbre», «oubli» ?
Ou les mots n'ont-ils qu'un endroit ? Comme tout, peut-être, n'a qu'un endroit ?
Je vis à l'écoute du monde, c'est-à-dire de l'homme, même quand j'écoute le merle - si je l'écoute en homme.
Il y a beaucoup de mondes dans le Monde. Celui de l'homme en est un. N'en est qu'un.
Connaître, c'est mettre en jeu d'étranges forces qui passent de loin le connu. Connaître devrait suffire, devrait combler. Sans connu.
Tout connu affaiblit le connaître, indûment le recouvre.
On ne saura jamais le connaître. On ne sait que le connu.
Ce n'est pas le feu qui crépite quand il s'élance, c'est ce qu'il brûle. Le feu lui-même, dans son ardeur, est silence.
La perception plénière ferait comme imploser le monde alentour.
Peut-on, comme homme, sortir de l'humain, de la seule humaine atteinte ? C'est la question de fond, sous-jacente à tous nos plans, qui les gouverne, qui les brise.
Tout n'est que cruauté d'un côté, dans l'ordre somptueux - vouloir cruel. Compassion, pitié infinie de l'autre, mais effacée, muette.
Le savoir n'est pas la chose. Le savoir de la chose n'est que la chose sue. Comme la manipulation n'est que la chose manipulée.
Dieu est offusqué, dans son ordre, comme biffé par la beauté du monde, des êtres.
Journée de givre. Tout est blanc, ourlé de blanc, les arbres jusqu'aux plus fines ramilles, les herbes folles, les broussailles.
Un grand arbre rond, seul et rond au sommet du pré, portant haut son excès blanc...
La beauté échappe aux prises de la vue insatiable, inconsolée.
Elle appartient à l'invisible.
La vue voudrait nommer, en voyant. La pleine vue est vue qui nomme - comme vue.
Comme l'oiseau ne peut vivre sans libre espace, le poisson hors de l'eau, notre grande misère dans l'être est de ne pouvoir penser ce qui n'est pas.
L'homme suit. Jamais ne précède. Suit comme un chasseur. Et de l'espace de sa chasse fait un devant. Parce qu'il est derrière, s'en fait un devant : le devant.
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