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Le modèle

Couverture du livre Le modèle

Auteur : Lars Saabye Christensen

Traducteur : Jean-Baptiste Coursaud

Date de saisie : 18/09/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Lattès, Paris, France

Prix : 19.50 € / 127.91 F

ISBN : 978-2-7096-2819-8

GENCOD : 9782709628198

Sorti le : 05/09/2007

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  • La présentation de l'éditeur

Christensen est un remarquable conteur qui possède un profond sens du rythme et un style doux-amer très personnel.
AFTENPOSTEN

Le Modèle est peut-être le meilleur roman de Christensen. Un texte puissant et cruel. Avec Ibsen, ils forment une combinaison imbattable ! Du grand art.
ADRESSEAVISEN

Peter Wihl est un peintre reconnu.
Alors qu'il prépare sa prochaine exposition, prévue le jour de ses cinquante ans, il est victime d'une attaque. Le diagnostic est implacable : Peter va devenir aveugle. L'activité créatrice du peintre se trouve menacée. Auprès de qui, dès lors, Peter va-t-il chercher de l'aide ? De sa femme, ou de sa fille qu'il a décidé de prendre pour modèle ? De Ben, son galeriste qui le presse de terminer son exposition ? Ou de Thomas, l'ophtalmologue au parcours douteux ? Quelles limites morales et éthiques Peter Wihl sera-t-il capable de franchir pour enrayer le mal ? Délaissant le roman psychologique, le récit se transforme alors en un roman faustien...

Lars Saabye Christensen est poète, romancier, critique, scénariste, dramaturge, traducteur et parolier. Il est l'auteur du Demi-frère (Lattès, 2004), qui a reçu le prix du Conseil nordique, et de Hermann, récompensé par le prix de la Critique. Avec Le Modèle, il signe un roman magnifique sur la création artistique porté par une chronique familiale juste et poignante.





  • La revue de presse Nils C. Ahl - Le Monde du 7 septembre 2007

Après Le Demi-Frère (JC Lattès, 2004), roman-fleuve et chronique familiale, traduit en 25 langues, vendu à plus de 300 000 exemplaires, Lars Saabye Christensen, écrivain norvégien né en 1953, couronné par tous les prix scandinaves, a le bon goût d'écrire un roman plus ambitieux encore, mais intensément différent, ne serait-ce qu'à travers le mouvement de la langue, toujours le même. Après le temps qui passe et sédimente, à grandes brassées de petits détails, Christensen peint le temps violent, le temps arrêté, d'un personnage au bord du gouffre. Peter Wihl est Faust malgré lui, il s'en passerait volontiers. Il se moque du savoir ou de la liberté car tout ce qui le préoccupe, c'est de ne pas devenir aveugle. Le Diable l'entreprend depuis longtemps, sous les traits d'un vieux camarade de classe qui lui propose des "pièces de rechange", de jolis yeux bleus tout neufs, ceux d'une gamine des rues d'Estonie, "abandonnée, dont personne ne connaît l'existence, et qui donc n'existe pas".



  • Les premières lignes

Six mois plus tôt, il perdait la vue.
Peter Wihl, par un après-midi d'octobre, travaillait dans son atelier, aux peintures destinées à son exposition anniversaire, douze grandes toiles. Vêtu de ses habits de travail, il était prêt pour la guerre : des pieds nus dans des sandales élimées, la longue blouse maculée, une écharpe autour du cou. Il venait de terminer la composition, le fond à proprement parler. Il ne lui restait à présent que l'art. Il se trouvait dans cet élan propice, qui surgit parfois et n'est pas sans rappeler une espèce d'effervescence dépassionnée. La main, obéissante, opérait avec des gestes sûrs. Les pensées étaient claires. Il savait où il devait aller. Il s'agissait simplement de trouver la voie. Décontracté, il évoluait de motif en motif qui, lentement mais sûrement, prenaient forme : des coupes anatomiques, des muscles, une omoplate, un tendon, une phalange. Il n'avait guère le souvenir d'avoir jamais ressenti un tel contrôle ; aujourd'hui, il maîtrisait à nouveau ses ustensiles, aujourd'hui il maîtrisait le travail, en cet instant très précis, alors que le travail était censé s'élever vers l'art, que l'ouvrage, le labeur, s'apprêtait à briller - et cela ressemblait à du bonheur, c'était le bonheur. Mais, soudain, il éprouva une violente douleur dans les yeux, comme si en eux quelque chose se brisait, se craquelait, exactement comme si ses yeux étaient remplis de parasites. Les couleurs se diluèrent les unes dans les autres, les lignes s'effacèrent, la perspective s'éclipsa, sa vue se brouilla, il fut littéralement plongé dans le noir et s'effondra sur le plancher. Cela ne dura pas. C'était déjà parti. Seul l'écho de la douleur lui parvenait, les lourds battements de son propre coeur. Peter Wihl, à genoux, garda longtemps la tête posée, reposée, entre ses mains. Il revint à lui. Tout se remit en place, aussi brusquement que tout s'était cassé en mille morceaux. Il se redressa, lentement, et lorsqu'il se tourna vers les grandes fenêtres il aperçut Hélène et Kaia au fond du jardin, enchâssées dans les encadrements et les croisillons des vitres, dans la lumière évanescente d'octobre - et ce qu'il vit le remplit d'une joie, d'un soulagement si profonds, si vastes, qu'il fut sur le point d'éclater en sanglots, lui qui avait failli franchir le seuil des ténèbres. Assise sur le banc blanc sous le pommier, Hélène, ses cheveux coupés court, ses mitaines violettes, son manteau ocre, feuilletait un texte de théâtre, jamais il ne l'avait vue avec une telle clarté, cependant que Kaia ramassait les feuilles mortes à l'aide d'un râteau beaucoup trop grand pour elle - et là, Peter Wihl songea qu'il n'avait jamais peint ces deux personnes, ni son épouse ni sa fille.
Et peut-être la raison en était-elle la suivante : elles lui étaient trop proches et il n'osait pas.
Il prit son coupe-vent et sortit les rejoindre.
Kaia ratissait toujours, le feuillage formait un cercle jaune autour d'elle.
La branche juste au-dessus de Hélène était grande, à son extrémité pendait une pomme rouge, gelée.
- Qu'est-ce que tu lis ?
- Ce que je lis ? Le Canard sauvage, bien sûr.
- Oui, bien sûr. Tout va bien ?
Hélène posa la pièce et leva les yeux sur lui.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien.
Elle le toisa un petit moment encore.
- Qu'est-ce qu'il y a ? répéta-t-elle.
- Je suis juste un peu fatigué.
Une rafale de vent fit voler les feuilles mortes et Kaia se retrouva au milieu d'une tempête jaune. Peter s'avança vers elle et, ensemble, ils tentèrent de récupérer les feuilles, certaines tout à fait sèches au point d'être réduites en poussière puis de disparaître quand ils les prenaient entre leurs doigts, d'autres humides, qui leur échappaient pour se poser un peu plus loin dans le jardin; comme il était impossible de toutes les ramasser, il finit par s'agenouiller devant sa fille.
Elle avait les yeux verts.
Les yeux de sa mère.


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