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Habillés pour l'hiver

Couverture du livre Habillés pour l'hiver

Auteur : David Sedaris

Traducteur : Elisabeth Peelaert

Date de saisie : 06/09/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : 10-18, Paris, France

Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4033

Prix : 7.80 € / 51.16 F

ISBN : 978-2-264-04476-1

GENCOD : 9782264044761

Sorti le : 20/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

Au fil de réflexions désopilantes sur lui-même et sur les autres, David Sedaris nous entraîne ici dans son monde déjanté. Chaque chapitre est truffé d'anecdotes hilarantes et d'histoires de famille burlesques : des vignettes irrésistibles où David Sedaris passe sans cérémonie des souvenirs du petit garçon bourré de tics et d'une folle imagination aux touchantes évocations d'une adolescence complexée et d'expériences professionnelles loufoques. Une magistrale leçon d'humanité.

«David Sedaris raconte de manière désopilante souvenirs d'enfance, complexes d'adolescence et débuts professionnels chaotiques [...]. C'est mordant, tordant, Nick Hornby adorerait.»
Olivia de Lamberterie, Elle

«Pour le romancier, la vie est une tragédie qu'il faut prendre à la légère. Qu'attend-on ici pour lui donner la place qui lui revient ?»
Claire Julliard, Paris Match

Traduit de l'américain par Elisabeth Peellaert



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  • Les premières lignes

Nous et eux

Quand mes parents vinrent s'installer en Caroline du Nord, nous emménageâmes dans une maison située à trois rues de l'école où j'allais entrer en CE2. Ma mère se lia d'amitié avec une voisine, et une seule parut lui suffire. Dans moins d'un an nous allions encore déménager et donc, ainsi qu'elle le fit remarquer, c'était inutile de devenir intime avec des gens à qui il faudrait dire adieu. Pourtant, notre maison suivante se trouvait à moins de deux kilomètres de distance, et un trajet aussi court n'imposerait ni larmes ni adieux. Un «à bientôt» serait plus juste. J'adoptai néanmoins l'attitude de ma mère, car celle-ci me permettait de faire comme si ne pas avoir d'amis était la conséquence d'un choix délibéré. Je pouvais en avoir si je voulais. Mais ce n'était pas le bon moment.
Dans l'Etat de New York, nous avions habité à la campagne, là où il n'y avait ni trottoirs ni éclairage public ; on pouvait quitter la maison et toujours être seul. Mais ici, quand on regardait par la fenêtre, on voyait d'autres maisons et des gens à l'intérieur. J'espérais qu'en allant faire un tour après minuit je tomberais au moins sur un meurtre, mais nos voisins, pour la plupart, restaient dans leur salon à regarder la télévision. La seule maison réellement différente appartenait à un certain Mr Tomkey, qui ne croyait pas à la télévision. Cela nous avait été rapporté par l'amie de notre mère, qui était passée un après-midi avec un panier d'okras. La femme en question n'avait pas fait connaître son opinion - elle s'était contentée de fournir l'information, laissant à son interlocutrice le soin d'en tirer ses propres conclusions. Si ma mère avait dit : «C'est la chose la plus folle que j'aie entendue de ma vie», je suppose que l'amie aurait acquiescé, et si elle avait dit : «Vive Mr Tomkey», l'amie aurait fort probablement acquiescé aussi. C'était une sorte de mise à l'épreuve, comme avec les okras.
Dire que vous ne croyiez pas à la télévision n'était pas la même chose que dire que vous ne la regardiez pas. Une telle croyance laissait entendre que la télé­vision avait un schéma directeur auquel vous étiez opposé. Elle suggérait également que vous pensiez trop. Quand ma mère lui dit que Mr Tomkey ne croyait pas à la télévision, mon père répondit : «Grand bien lui fasse. Je ne suis pas sûr d'y croire, moi non plus.
- C'est exactement mon sentiment», dit ma mère. Là-dessus, mes parents regardèrent les informations et toute la suite du programme après les informations.

La rumeur selon laquelle Mr Tomkey n'avait pas la télévision se répandit et l'on commença à entendre que tout ça, c'était bien beau, mais qu'il était injuste d'imposer ses croyances aux autres, particulièrement à sa femme et à ses enfants, tous innocents. On estimait que, tout comme l'aveugle développe une ouïe plus fine, la famille devait avoir trouvé une façon de pallier ce manque. «Peut-être qu'ils lisent, dit l'amie de ma mère. Peut-être qu'ils écoutent la radio, mais je vous fiche mon billet qu'ils font quelque chose.»
J'avais envie de savoir en quoi consistait ce quelque chose, et je me mis donc à surveiller les fenêtres des Tomkey. Pendant la journée, je restais sur le trottoir d'en face, comme si j'attendais quelqu'un, et, le soir, quand la vue était meilleure mais que je risquais de me faire repérer, je me glissais dans leur jardin et me cachais dans les buissons près de la clôture.
Comme ils n'avaient pas la télévision, les Tomkey étaient obligés de parler pendant le dîner. Ils n'avaient aucune idée d'être pathétiques et n'avaient donc pas honte qu'aux yeux d'une caméra leur existence paraisse ennuyeuse. Ils ignoraient le sens du mot séduction ou à quoi un dîner était censé ressembler, ou même à quelle heure les gens prenaient leurs repas. Parfois ils ne s'attablaient pas avant huit heures, longtemps après que tous les autres avaient fini la vaisselle. Au cours du repas, il arrivait à Mr Tomkey de frapper du poing sur la table et de pointer sa fourchette sur ses enfants, mais dès qu'il cessait, tout le monde se mettait à rire. J'en déduisis qu'il imitait quelqu'un d'autre et je me demandai s'il nous épiait pendant que nous, nous mangions.


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