Auteur : Jacques Durand
Date de saisie : 05/09/2007
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude
Collection : Faenas
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-86432-508-6
GENCOD : 9782864325086
Sorti le : 30/08/2007
«Rafael el Gallo est un torero de l'irréparable, lumineusement insondable, un déserteur de première bourre, une comète inintelligible échappant à l'astrophysique et aux télescopes, un fervent de la dislocation, un hardi du sauve-qui-peut. Sa propre caricature.»
Dans les toutes premières années du vingtième siècle, l'Espagne, orpheline de son empire d'au-delà des océans, se choisit comme idole un matador sévillan imprévisible, chauve et dilettante, dont la carrière et la vie hésitèrent jusqu'au bout entre le sublime et l'absurde.
Il fallait la langue riche et imagée de Jacques Durand pour restituer magnifiquement la personnalité hors du commun de cet artiste humble et fantasque, mais aussi la joie nostalgique de la capitale andalouse du début du siècle dernier, toute la poésie romantique d'un monde enfui.
Commander ce livre sur Fnac.com
LE PAILLASSON
Toc toc. Le 25 mai 1960, Jaime Ostos est sur le seuil de la maison de Lola, la soeur du vieux torero Rafaël el Gallo qui lui, est au seuil de mourir. Mais il ne le sait pas. Sauf toréer, et encore, par à-coups, il n'a jamais rien su. Ou rien voulu savoir. Distinguer le faux du vrai, le vrai de l'imaginé, l'ici du là, le tien du mien et l'épingle du jeu, pas son affaire, trop compliqué, trop ennuyeux, et lui trop dans les nuages. Un élu, un ange. En 1915, son apoderado l'avait escroqué de 1915 pesetas en ajoutant volontairement, à sa note de frais annuelle, le chiffre de l'année : 1915. Il n'y avait vu que du feu. De feu, il n'en connaît qu'un : celui des allumettes avec quoi il allume ses cigares et ses cigarettes blondes. Déjà, chauve et gitan, même à moitié, ça intrigue. Hemingway le comparait à un papillon. Bien vu. Les histoires de Gallo déposent une fine poudre dans les récits de toros. Celle de perlimpinpin. Lui-même, à la fin de sa vie, se sentait comme un oiseau empaillé que ses soeurs empêchaient de sortir. Il était sûrement du signe de l'air, du courant d'air et, plus précisément, de la désaffection qui est la fille de l'air. Il avait d'ailleurs inventé la passe du Céleste Empire «pour couillonner les spectateurs comme des Chinois». Les Chinois, à l'époque, se laissaient couillonner. Il était un peu pour quelque chose dans celle dite du kikiriki, nom du cocorico passé Figueras et la Bidassoa. Tout ça colle bien, sauf son sobriquet, héritage paternel. Lui un coq ? Non. Un moineau, un oiseau-mouche. Il était aussi une sorte de criquet desséché, une cigale, avec la tête de Buster Keaton et le chapeau du Tïo Pepe. Donc, vers une heure et demie, le torero Ostos va le visiter, calle Pedro Caravaca, au-dessus du cinéma Palacio Central, l'ex-maison de jeu le Kursaal, où Debbie Reynolds est à l'affiche dans Comment attraper un mari. Ostos est un ami. Il a, l'année précédente, invité le «divin chauve» tous frais payés à Paris. Ils y sont allés lorgner les girls emplumées dans la volière du Casino de la rue de Clichy. Et, quelques jours avant, les deux étaient à Toulouse. Rafaël pour présider la corrida, Ostos pour tuer seul six toros de Graciliano Pérez Tabernero, celui qui ne portait jamais de cravate et refusait de manger des légumes verts. Rafael à Toulouse avait bien forcé sur les mouchoirs pour son pote Ostos : sept oreilles, deux queues. Ostos fait comme tout le monde avec les mourants. Il infantilise le moribond qui n'a rien d'un moribond. L'enjouement factice du visiteur veut faire croire à El Gallo qu'il est vert comme le maillot rayé du Betis et qu'il vient le chercher pour aller à Cordoue. Effectivement. Ce matin du 25 mai i960, jour de l'Ascension, El Gallo est tout à fait requinqué. Il a pris un verre de lait pour son déjeuner et annoncé à ses soeurs Trini et Lola, la veuve d'Ignacio Sánchez Mejías, massacré vingt-six ans plus tôt par Fandanguero, qu'il se sentait bien mieux. Sauf que Ostos, miraculé récurrent des toros, a croisé la mort, patiente, de Rafael. Elle lui donnait encore six heures. Elle était pleine d'attentions avec le vieux colibri déplumé. Aussi attentionnée qu'avec les femmes qui accouchent puisque, à Séville, on pensait qu'elle passait sept fois à côté d'elles : quatre fois au-dessus du lit, trois fois sous le lit. Là, elle poireautait gentiment sur son paillasson. Si El Gallo a un paillasson. Avec ses initiales. E. G. On en doute. Ce n'est pas le genre. D'ailleurs, il ne pleut pas souvent à Séville, pays peu conséquent où le paillasson est rare alors que le parapluie non. Difficile d'imaginer El Gallo s'essuyant les semelles sur son paillasson, lui qui s'est toute sa vie essuyé les pieds sur le sens commun et, par exemple, ouvrait toutes les quatre portes des quatre lavabos du café de la plaza del Duque quand il allait aux toilettes. Où il se rendait souvent. Pour incontinence. On s'étonnait. Pas lui. Lui, c'était cet étonnement qui l'étonnait. Il répondait qu'ouvrir toutes les portes des lavabos était une chose qu'il faisait depuis trente ans, que ça ne lui avait jamais fait du tort et qu'il s'en portait très bien. Ce qui effectivement vous coupe la chique. Dans les toilettes des cafés, au Britz par exemple calle Tetuán, on l'entendait parler seul à voix haute. Il insultait son ancienne épouse Pastora Imperio ou encore, on ne sait pourquoi, le grand-duc de Russie. Curro Romero le raconte dans le livre d'Antonio Burgos. Le Coq descendait aux toilettes, et à travers la porte fermée derrière quoi un cagueur terrorisé se bouclait à double tour, il agonisait le grand-duc de toutes les Russie : «Sors d'ici, fils de pute, je vais te tuer.» Ses réparties avaient une vertu : elles laissaient de cul. Du temps où il toréait, il traînait un certain Marchena avec lui. Marchena était un pauvre hère de Séville. El Gallo lui donnait de l'argent.
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli