Auteur : François Rosset
Date de saisie : 05/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Michalon, Paris, France
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-84186-414-0
GENCOD : 9782841864140
Sorti le : 30/08/2007
L'hypothèse est simple : pour présider, il faut désirer ; il faut adorer le contact avec les hommes, mais également aimer le rapport de force, la brutalité. Etre capable de se renier. Être écartelé entre la posture machiavélique et la sincérité. Être tour à tour caporal vociférant, père de la nation, bourreau pour les siens, humaniste, savant discret, orateur, tacticien maladroit mais, pour finir, suprêmement efficace.
Ceci est le tome préliminaire des mémoires du président de la République. Donc un plaidoyer pro domo. Pour prétendre cerner l'abîme que cache cette individualité, François Rosset laisse couler la parole. Et en faisant parler la tête de l'Etat, il raconte comment l'écart se creuse entre le réel et cette psalmodie qui porte le nom officiel d'«exercice du pouvoir». Avec un parti pris tranché : pour gouverner, il faut être la proie du délire.
Né en 1966, François Rosset est statisticien. À ma décharge est son cinquième roman.
Demain, je dois visiter l'escadre, rencontrer les amiraux. À un moment ils se plaindront, je sais cela. Ils parleront des budgets de l'État, comme on fait allusion au voisin que l'on exècre parce que son train de vie éclipse le nôtre - à mots couverts pour ne pas trahir une mesquinerie accablante. Les militaires tiennent le Budget pour un Moloch qui détourne au moyen de son bras articulé cette manne financière dont ils devraient bénéficier au premier chef. J'apprécie les cadres de la marine, bien davantage que leurs alter ego de l'armée de terre. Au moins, ils ne prétendent pas être des hommes de terrain. L'apparat leur est naturel. La navigation, à les en croire, ne se déroule pas sur mer, pas même devant les cartes, mais en milieu fermé. Ce sont des gens de bureau. Tellement mieux vêtus que je ne le serai jamais...
Cependant, on parlera de la flotte ; et elle se porte mal.
L'amirauté se plaint d'être en butte à la condescendance de nos alliés et de nos partenaires.
L'armada française navigue six mois durant, demeure encalminée pour le reste de l'année. Son activité obéit à un rythme prédéterminé qui est l'apanage des organismes élémentaires que la Nature condamne, dans la toundra, près des pôles, à ne vivre que de sommeil pour une moitié de leur passage sur terre. Ces messieurs se piqueront d'exhiber devant moi un second Vasa, susceptible au moins de quitter son enclos, à condition d'y être rapatrié à l'heure dite. En ce sens, il constitue un chef-d'oeuvre de la volonté de puissance ainsi que de l'ingénierie française.
Bref, l'immense, le prestigieux navire que la nation a offert à nos marins souffre atrocement de ne pas posséder un frère. Mille raisons me sont jetées en pâture, qui stigmatisent la folie de cette unicité. Le porte-avions est dans la rade, embossé sous nos fenêtres - en fait, la découpure de ses oeuvres mortes surplombe le bâtiment trapu dans lequel on m'accueille. Contredit-il ces Cassandre qui me tiennent sous le feu de leur impassibilité ?
Des embarcations font la navette entre son bord et une dizaine de frégates sans lesquelles, entends-je dire, le navire amiral ne serait rien. Ces esquifs ont reçu l'ordre de manoeuvrer en mon honneur, au prix d'une forte dépense en heures travaillées, en carburant. Le persiflage de nos officiers vise bel et bien à me faire entendre que la flotte est dans la rade comme dans son unique lieu naturel. Voulant honorer le porte-aéronefs, je m'enquiers de la fonction de ces nacelles qui sont suspendues à l'extrémité du pont ; je demande que l'on me raconte une fois de plus la hauteur du tirant d'eau - une personnalité politique du premier plan doit se gorger de chiffres en toute occasion -, après m'avoir régalé de ce commentaire technique, on évoque les jugements qui émanent de nations amies et plus martiales que la nôtre. (La Grande-Bretagne est citée, nommément. Ce pays, s'il me souvient, de boutiquiers... Les marsouins ont lu Michelet comme moi. Ils savent que l'histoire de la guerre se résume à l'affrontement entre la France et l'Angleterre...) Bref, on se fait l'écho des persiflages en vigueur dans les marines occidentales ; empreints d'une ironie complaisante (que ces officiers français jugent fondée), ils remontent par voie écrite à la fin des grandes manoeuvres, jusqu'aux cénacles de l'Otan.
Je demande alors si ces militaires étrangers dont on rapporte les propos (le ton que j'emploie, qui est le plus circonspect dont je puisse faire preuve, souligne le fait que ceux qui s'expriment de la sorte ne sont pas des politiques) méprisent notre effort de guerre avec la même vigueur qu'ils mettent à violer le devoir de réserve. Les faciès de mes interlocuteurs, à la seconde, se transforment en une masse terne, comme pétrifiés par un identique garde-à-vous. Voudrait-on m'obliger à conclure que je me suis attaché à la lettre du propos qui m'était tenu ?
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