Auteur : Henning Mankell
Traducteur : Anna Gibson
Date de saisie : 18/08/2006
Genre : Policiers
Editeur : Seuil, Paris, France
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-02-059193-5
GENCOD : 9782020591935
A quoi tient le charme de la saga policière d'Henning Mankell, reconnue dans le monde entier, traduite en vingt-sept langues et saluée par d'innombrables prix ? A son décor, d'abord. Celui de la Scanie, dans le sud de la Suède. Des ciels immenses où roulent les nuages, de longues routes désertes bordées de forêts et de lacs, un paysage sans fin, apparemment plat, dissimulant dans ses replis profonds des fermes solitaires qui semblent soudain émerger du néant. Mankell n'a pas son pareil pour en faire vibrer la poésie secrète et inquiétante, pour exalter les sautes d'humeur du climat nordique et la violence de ses saisons... Dès les premières pages de ses romans, le lecteur retrouve la présence irrésistible de son univers, cette atmosphère mélancolique et tendre, ces histoires de cendres et de brume peuplées de personnages aussi pudiques que cabossés, cette façon d'appréhender le temps qui passe, la pesanteur des choses. L'art de Mankell tient aussi dans les détails, dans la subtilité de chaque note, dans un sens aigu des scènes en creux et des paroles muettes... Henning Mankell colle à son héros, épouse ses hésitations, ses doutes, l'accompagne de fausses pistes en bonnes intuitions jusqu'à la révélation finale, souvent plus terrible que ce qu'il imaginait. De livre en livre, le lecteur participe à tous les avatars de la vie privée de Wallander, le voit vieillir, s'alourdir, perdre pied peu à peu face à une société qu'il reconnaît de moins en moins. Comment ne pas s'attacher à un flic si terriblement humain, fraternellement suivi par son auteur depuis maintenant quinze ans ?...
On a souvent souligné, à juste titre, que le roman policier servait de miroir à la société qu'il décrivait. Le Suédois Henning Mankell ne déclare pas autre chose, citant Macbeth et Dostoïevski, le crime et le châtiment, Conrad et le Carré. Histoire d'enfoncer le clou dans le crâne de ceux qui prennent encore le genre avec des pincettes, il déclare volontiers que l'auteur de L'espion qui venait du froid est «l'écrivain le plus important du moment et qu'il aurait dû recevoir le prix Nobel de littérature depuis longtemps». Le ton est donné, qui n'appelle guère de contestation, à moins d'avoir sous le coude une sérieuse liste d'arguments contraires, et encore il va falloir se lever de bonne heure, eu égard à la force tranquille qui émane de ce costaud de 56 ans. De toute manière, on est d'accord... Le miroir que tend Mankell à son pays est un peu plus large qu'ailleurs, évitant ainsi de s'en tenir à une vision intra-muros qui phagocyte parfois le genre, à force de ne balayer que son propre trottoir. «Mes romans partent du principe que tout ce qui se passe en Suède a des connexions avec le reste du monde», déclare-t-il. Une ouverture qu'il tient de ses voyages...
Comment a-t-il réussi un coup pareil ? Faire d'un flic lourdaud, neurasthénique et solitaire une superstar du polar mondial. Kurt Wallander, imbibé d'alcool, de mauvaise graisse et de remords, toujours prêt à s'engouffrer dans des enquêtes improbables, a une singularité: il est l'archétype du héros fatigué. Un homme qui voit sombrer le monde dans une mer de glace et d'indifférence, qui ramasse les cadavres à la pelle en cherchant désespérément d'où peut bien provenir le Mal ne peut laisser totalement insensible. Résultat : il est traduit dans 40 pays. Son géniteur, Henning Mankell, l'a inventé en feuilletant les pages de l'annuaire d'Ystad, petite ville de Scanie, au sud de la Suède. Il cherchait un nom, au hasard. C'était en 1989... Et c'est ce pauvre Kurt, quinquagénaire, diabétique, peu porté sur la gaudriole, dans un paysage de lacs gelés et d'interminables nuits d'hiver, qui fut désigné... Et Kurt, au boulot, côtoie quotidiennement ce déchaînement de sauvagerie, d'inhumanité, sans la comprendre. C'est un largué, un has been. Il appartient à l'ordre ancien, celui de la convivialité villageoise, de la police de proximité, de cette Suède mythique disparue en fumée...
Dans la province de Scanie, au sud de la Suède, une femme est trouvée morte d'une balle en plein front. L'inspecteur Wallander, de la police d'Ystad, est aussi désemparé que ses collègues devant ce travail qui sent le tueur professionnel. La découverte d'un doigt de Noir relance l'affaire et la dirige vers l'Afrique du Sud. Tueurs professionnels, groupes racistes, agents du KGB reconvertis, sociétés secrètes d'Afrikaanders, Blancs prêts à tout pour retrouver le pouvoir et la suprématie contre les Noirs : on va de découvertes désagréables en révélations sur les enjeux économiques et politiques de ce pays.
Notre Suédois observe, scrute. Il se sent plus solitaire et plus décalé que d'habitude par les comportements de ses contemporains... A la manière d'un Michael Connelly, à qui il fait penser pour sa vision tragique, son désespoir moral, Henning Mankell réussit une fresque pessimiste qui ressemble à ce qu'on voit au journal télévisé. Grand journaliste et parfait visionnaire.
Edition de Anne Freyer-Mauthner
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