Passion du livre - tout sur le livre : La fleur de peau

Recherche

Recherche simple
Recherche multi-critères

La fleur de peau

Couverture du livre La fleur de peau

Auteur : Sebastia Alzamora

Traducteur : Cathy Ytak

Date de saisie : 01/09/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Métailié, Paris, France

Collection : Bibliothèque hispano-américaine

Prix : 17.00 € / 111.51 F

ISBN : 978-2-86424-626-8

GENCOD : 9782864246268

Sorti le : 04/10/2007


  • La présentation de l'éditeur

TRADUIT DU CATALAN PAR CATHY YTAK

Dans une Prague bouleversée par la guerre de Trente Ans et les intrigues de cour, Puppa le simple soldat et la princesse Maria vivent des amours sensuelles et brûlantes, au-delà de leurs positions sociales respectives et du passage du temps.
Les jeux de pouvoir et de désir emportent victimes et conspirateurs au fil de scènes érotiques ou violentes. Maître du jeu, le mystérieux rabbin Yehuda Loew en a le contrôle grâce au Golem. Et Puppa nous conduit vers le secret, qui n'aurait jamais dû être révélé, de certains livres extraordinaires, reliés pleine peau humaine.

Le monde romanesque d'Alzamora est dur, cru, asphyxiant, il mêle brutalité romantique et poésie pour plonger dans les métamorphoses qu'engendrent la peur et le sommeil dans l'esprit humain. Il utilise, déforme et sublime les mythes européens, se nourrit d'anachronismes ironiques et d'hommages à La Tempête de Shakespeare, aux Contes d'Hoffman, au Brave Soldat Schweik.

Ce roman fantastique a reçu en 2005 le Prix Joseph Pla.

Sebastià Alzamora est né aux Baléares en 1972. Diplômé en philologie, il enseigne et est chroniqueur littéraire. Il est poète, nouvelliste et romancier. Ce texte est son quatrième roman.





  • Les premières lignes

Puppa dit :
- La réponse à votre question est le nom d'une femme : Maria.
En prononçant ce nom, un voile incertain, une sorte d'ombre brouilla ses grands yeux aux paupières lasses, cernés de rides. Mais brusquement il baissa la tête et se concentra de nouveau sur la table en noyer où était étendue la peau qu'il amincissait patiemment à l'aide d'une sorte de spatule d'acier bien affûtée. Sur une table contiguë se trouvaient, éparpillés, les cahiers de papier chiffon dont le livre serait composé. Les éclats du feu dans l'âtre et une lampe à huile suspendue à une poutre du toit déchiraient timidement l'épaisse ténèbre qui, à la nuit tombante, s'était emparée de cette cabane de berger servant aussi bien d'atelier que de logement au vieux Puppa. Je m'émerveillais de la résolution avec laquelle je le voyais réaliser un travail si délicat à la faveur d'une lumière si pauvre. Mais il devait s'y sentir à l'aise : Puppa travaillait concentré et à un bon rythme, entouré de tous ses instruments épars. Quelques-uns de ces outils, bien sûr, me semblaient familiers; j'en trouvais cependant d'autres totalement insolites et décelais en eux quelque vague menace. Je m'amusais mentalement à deviner à quoi ils pouvaient servir entre ses mains : marteaux, ciseaux, couteaux, pinceaux, des récipients aussi, et des cuves de tailles et de formes différentes, des brosses de soie dont j'ignorais la provenance, gouges, plioirs, vases en poterie et céramique, ficelles et fils de toutes les couleurs, épaisseurs et largeurs, scies et poinçons comme je n'en avais jamais vus, plateaux contenant des liquides que je devinais toxiques et des teintures que je ne savais identifier, lames et copeaux de métal, coins en bois de toutes sortes, aiguilles, pointes, broquettes et boucles, petites haches, équerres et compas, paires de ciseaux, et du papier, encore du papier, dans tous les coins, plié en cahier ou coupé en bandes. Pendant un moment, je m'en souviens, j'ai regardé mon moignon, subjugué, essayant de me faire à l'idée que la peau que Puppa amincissait sous mon nez avait été celle de ma jambe gauche.
Dans l'âtre reposaient deux marmites. L'une servait à la cuisson et il bouillait dedans, d'après ce que m'avait expliqué Puppa, eau, farine, amidon, pierre d'alun en poudre et térébenthine, le tout bien remué et mis à cuire à feu lent afin d'obtenir l'empois utilisé dans l'encollage des livres. Il avait rempli l'autre marmite en terre de quatre litres de vinaigre à la surface desquels émergeaient de vieux morceaux de ferraille et une pincée de sulfate de fer : il devait tirer de cette soupe indigeste la teinture pour jasper la peau qui servirait à la couverture, idée qui à propos m'était également désagréable. Il lui faudrait préalablement passer une couche de couleur jaune ; il la tenait déjà prête dans un pot contenant une solution d'aniline additionnée d'eau. Les marmites rejetaient une abondante vapeur qui nous assaillait accompagnée d'un mélange d'odeurs poisseuses, aux effets quelque peu narcotiques. Leurs glouglous simultanés furent pendant un moment l'unique son qui altéra le silence où nous étions restés plongés après que Puppa s'était tu, sans que me vienne à l'esprit la moindre réplique. Il y avait cependant, dans sa chevelure déjà toute blanche (qu'il ramassait en queue de cheval pour travailler), ou peut-être dans le corps âgé mais encore robuste de cet homme, une sorte de dignité lointaine qui me rendait confiant en sa compagnie. Je ne sais s'il partageait cette sensation ; en tout cas, je ne devais représenter à ses yeux aucun danger particulier, estropié comme je l'étais. Nous restâmes ainsi un long moment, lui occupé par cette peau tannée qui me donnait tant de regrets, et moi assis, prêtant une oreille attentive aux gargouillements des deux marmites, tandis que nous parvenaient du dehors les hurlements furieux du vent, le gémissement de la cime des cèdres ployant sous le poids de la neige et les coups de boutoir de la tempête qui s'était levée.


Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli