Auteur : Marie Le Drian
Date de saisie : 30/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Table ronde, Paris, France
Collection : Vermillon
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-7103-2988-6
GENCOD : 9782710329886
Sorti le : 23/08/2007
De la Noël au jour de l'an, les jours sont longs pour les solitaires. Dans son hameau perpétuellement envahi par le brouillard, Hélène se doit cependant de meubler ce temps à la fois irréel et inéluctable. Harcelée par les sarcasmes désespérants et désopilants de sa mère morte, elle commence par la démarche obligée : l'achat des langoustines. Et nous voici, lecteurs ahuris, embarqués dans une traversée comico-épique où aucune illusion, aucun faux-semblant, aucune aberration de la vie en société ne nous sont épargnés.
Le ton de Marie Le Drian fait merveille. On s'émeut, et on rit.
Marie Le Drian a publié cinq romans dont La Cabane d'Hippolyte (Julliard), Prix Bretagne 2001, Prix Breizh du Roman 2001, et Ça ne peut plus durer (Julliard), Prix du Roman de la Ville de Carhaix, et plusieurs recueils de nouvelles ou récits.
Rien ne serait arrivé si, en ce matin de réveillon, les langoustines avaient toutes été de la même grosseur. Si, anonymes et frétillantes, elles avaient attendu, entassées dans un seul cageot. J'aurais poursuivi tranquillement ma vie aux côtés de Dominique et des deux veuves de la gymnastique dans ce brouillard épais qui atténue les bruits, les lumières et les souffrances. Un brouillard iodé : on y entend les vagues, le vent et les marées, on peut se saisir du sable et des goémons mais surtout on oublie que, là-bas, à l'horizon, il existe une île.
Rien ne serait arrivé. Longeant le chemin obscur, je serais allée, comme tous les matins, rendre visite à Éléonore, mon amie des marais, et, par elle, prévenue du danger - non, pas du danger, de l'événement -, j'aurais été plus calme devant mes invitées. Déjà, je n'aurais pas oublié la mayonnaise.
Mais, depuis bien des années, la vie et la mort des langoustines, leur destin sur nos tables, ont terriblement changé : autrefois, on les servait seulement pour les mariages et les communions, les baptêmes et les repas de galas, évidemment, pour les réveillons de Noël, après les huîtres, avant la lotte et le cabillaud. Il existait une cérémonie de la langoustine. On avait du respect pour elle. Pour ceux qui la péchaient, la vendaient et ceux qui l'achetaient.
«Tu lui as pris des langoustines ?»
On vous aimait si, dans votre assiette d'invité, en dehors des fêtes habituelles, on vous servait des langoustines. Vous deveniez une grande occasion. Vous-même. Mais tout a changé. Les gens venus de l'intérieur ont multiplié les occasions. On a banalisé la langoustine. Même en semaine. N'hésitant pas à en vendre de petites, toutes petites. Des classes entières de petites et de moyennes langoustines sont arrivées sur le marché.
Ces gens, venus de l'intérieur vers nos côtes, déjà ravis de déguster des huîtres laiteuses en plein mois d'août, ont filé, tête baissée, vers les langoustines.
«Est-ce que vous avez des langoustines ? Ma femme et moi, nous adorons...»
Les gens venus de l'intérieur n'aiment pas, ils adorent.
Il fallait bien les satisfaire, ces affamés.
«Oui, nous en avons mais elles sont petites...
- Cela ne fait rien.»
Et ils sortaient leur porte-monnaie.
C'est là que l'on a commencé à trier.
Ce tri sans lequel rien ne serait arrivé.
On a séparé les enfants de leurs mères, les petites des moyennes et les moyennes des grosses. On s'est vite habitué aux trois cageots. Frétillantes, attendant les galas, les mariages, ignorant toujours qu'elles doivent crier pour en finir avec la vie, les langoustines ont, depuis cette affaire de tri, tout simplement perdu leur dignité.
Copyright : Studio 108 2004-2008 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli