Auteur : Reda Bekhechi
Date de saisie : 30/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : L. Levi, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 13.00 € / 85.27 F
ISBN : 978-2-86746-458-4
GENCOD : 9782867464584
Sorti le : 23/08/2007
Une cité saturée par les bruits de bottes des militaires. Des foules hypnotisées par les sermons des imams. Des laissés-pour-compte rompus à toutes les ruses de la survie. Des gamins révoltés au coeur d'émeutes sporadiques. Dans ce climat oppressant, Yamine l'anarchiste tente de soulever les habitants par ses harangues enflammées, tandis qu'aux portes des consulats se pressent les candidats à l'émigration, toujours éconduits. Une véritable armée subversive se met en place dans le capharnaüm de cette ville écrasée de misère. Armée d'insoumis, de rêveurs, d'agitateurs d'espoir qui mènera aux heures de braise.
Né en Algérie, Reda Bekhechi passe une partie de son enfance au Maroc, à Sidi Boubeker, dans une cité minière. Après un retour dans son pays natal, il exerce le métier de journaliste. Il achève ses études de médecine en Suisse où il travaille à la prise en charge d'enfants et d'adultes en difficulté psychologique. Il anime en parallèle une association humanitaire. Les Heures de braise est son premier roman.
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Le poing levé de Yamine
Le retour impromptu des prédicateurs qui drainent des foules extasiées pour maudire les mécréants retarde l'heure de l'insurrection. Obligés de se cacher, Yamine, les bohémiens, le Nabot, les albinos, les contorsionnistes, tous blasphémateurs et suppôts du diable, se réfugient dans les terrains vagues et les forêts pour échapper aux battues punitives.
Ablutions interminables.
Encensoirs enfumant les ruelles.
Les adeptes des sectes allument des cierges pour gagner les faveurs des anges et s'épargner les feux de l'Enfer.
Sus aux amours clandestines, aux détenteurs de livres érotiques et aux musiciens des souks.
Gare à la démarche chaloupée des femmes, aux joueurs d'harmonica, aux grimaces des saltimbanques et aux bras d'honneur des garnements.
Avec ses lunettes aux verres de loupe et sa chevelure noire qui exacerbe une pâleur cadavérique, Yamine cavale vers la place des Lions-Noirs. Il court entre les cartons de concombres et de bouquets de persil, et épouvante par sa galopade les marchands de glaces et de barbes-à-papa.
Jurant à haute voix de déclencher très bientôt le soulèvement général, Yamine l'émeutier traverse au pas de course cette cité engorgée de détritus, gavée des bruits de bottes et du boucan des marchands de cassettes musicales. Il évite les commissariats, et les geôles édifiées sur les hauteurs pour mieux intimider les hors-la-loi, les enfants chahuteurs et les travestis aux jurons scandaleux. Il peste contre ces squares aux pavés aussi rares que les diamants, se désole de la multiplication des impasses et des volées d'escaliers trop vite bouclées par les gardes mobiles. Par chance les échafaudages et les passages entre les terrasses des maisons lui permettent d'éviter les souricières.
Et encore le va-et-vient des vendeurs de montres et de colifichets. Et toujours les trottoirs encombrés de bibelots, de pieux sur lesquels s'agitent des singes, de cages dans lesquelles des perroquets insultent les passants. Fripons, vieillards et culs-de-jatte envahissent le lacis inextricable des venelles. Ni les descentes de police, ni l'arrivée inopinée des contrôleurs des impôts ne peuvent contenir dans les souks l'activité fébrile des trafiquants de cigarettes et des marchands de tabac à chiquer.
Tignasse en bataille, veste ouverte sur une poitrine cachectique, Yamine resurgit place des Tanneurs en fulminant contre les fainéants, les va-nu-pieds, et leur ordonne de se lever pour prendre d'assaut la prison où croupissent des voleurs de poules et des chapardeurs de bonbons. Mais ses diatribes n'attirent qu'une bande de gamins moqueurs qui le charrient quand il lève le poing. Sa dextérité pour essuyer ses binocles et remuer entre les dents un mégot, sa rapidité à promener les doigts dans ses poches pour en sortir des tracts qu'il utilise comme porte-voix, rendent jaloux les joueurs de bonneteau qui rôdent alentour. Il débite les discours les plus ahurissants pour réveiller les traîne-savates hypnotisés par les sermons des muezzins.
L'agitateur ne supporte plus de voir cette populace de paumés englués dans la vision éthérée de Dalila, la danseuse mystérieuse. Les indigents affalés sur leurs tas de vieux journaux et les mendiants toujours prompts à lui fourrer leur sébile sous le menton, au lieu de s'engager dans son organisation révolutionnaire, le désespèrent.
Ce printemps de fournaise ne dissémine pas la foule mais au contraire la renforce de nouvelles recrues qui salivent devant les vitrines des pâtisseries et convoitent avec une ardeur irrépressible bracelets en or et robes de mariées. Les rondes omniprésentes des patrouilles militaires n'empêchent pas les cracheurs de feu, les receleurs de bijoux, les diseurs de bonne aventure, de proliférer, de s'invectiver et de s'intimider pour défendre leur parcelle de trottoir de plus en plus exiguë. Les portefaix, les camelots, les médiums, les marieuses, grouillent dans la ville des turpitudes et des trafics. Partout sévissent des bandes d'adolescents à la recherche d'épiceries non gardées et de dépôts de bananes mal surveillés.
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