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Mon cher ennemi

Couverture du livre Mon cher ennemi

Auteur : Zhengguang Yang

Traducteur : Raymond Rocher | Chen Xiangrong

Date de saisie : 30/08/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Bleu de Chine, Paris, France

Prix : 16.00 € / 104.95 F

ISBN : 978-2-84931-025-0

GENCOD : 9782849310250

Sorti le : 24/09/2007


  • La présentation de l'éditeur

Veuf, Lao Dan, partage sa solitude avec son fils unique. Après de nombreuses années, le vieil homme décide de redonner un sens à sa vie en vouant une haine acharnée et irraisonnée à son voisin, un trafiquant dont les affaires prospères. L'arrivée au village d'une jeune femme lui servira de prétexte pour exécuter son pathétique dessein. Jusqu'où repoussera-t-il les limites de l'absurde afin de pouvoir assumer sa propre existence ?

Dans ce récit, l'auteur esquisse une série de portraits pittoresques et variés, et pourtant toujours le même. Empreint de rudesse et d'humanité, l'individu y est tour à tour bourreau assumé et victime résignée, ni lâche ni héros. Constamment déçu par la vie, le protagoniste de cette histoire procède d'un mélange de fatuité et d'amertume recouvrant un esprit impétueux et naïf, qui n'est pas sans rappeler La véridique histoire d'Ah Q de Lu Xun. Grinçant et énigmatique, le récit s'appuie sur des dialogues impossibles et un humour au goût acerbe.

Né en 1960, Yang Zhengguang est originaire de la province du Shaanxi. Cet écrivain du Nord-Ouest a signé de nombreuses nouvelles et des scénarios à succès. Vice-président de l'Association des écrivains de Shenzhen, il se consacre aujourd'hui à l'écriture de romans et s'attache à témoigner de la survivance du monde rural d'où il vient.





  • Les premières lignes

Assis sous l'avant-toit, les yeux comme deux granules d'un noir profond, Lao Dan regardait la pluie. Sous le ciel gris du crépuscule, elle formait un léger filet à mailles fines et serrées dont les fils tombaient un à un dans la cour. De temps à autre, bien que la pluie ne fût pas très forte, quelques gouttes glacées, sous l'effet du vent, se détachaient de ce lacis et ruisselaient sur son visage maigre et mouillé, illuminé par l'eau claire. Il y a quelques années de cela, il ne serait pas resté là, à la fixer du regard. Sans attendre, il se serait glissé sous la couette pour enlacer sa femme ou sauter sur elle, et se donner du bon temps. Quand il pleut, le désir masculin est ardent, le féminin profond, disait-il. Plus d'une fois, il fit part de son expérience aux hommes du village des Deux Ravins. Quand il pleut et qu'on serre une femme dans ses bras, par moments, on se croirait dans l'eau. C'est comme tenir un poisson qui glisse entre les mains. Que tu le croies ou non, c'est à toi de voir. Vous n'y croyez pas ? Moi si, disait-il. Certes, cela se passait quinze ans plus tôt. Lors de la construction de la pièce principale de sa maison, une tuile neuve avait glissé du toit et était tombée sur la tête de sa femme. La tranche effilée du tuileau et les cheveux noirs s'étaient enfoncés dans la boîte crânienne. Elle n'avait poussé aucun cri, une mare de sang s'était formée puis elle était morte. Et lui, veuf.

Pfff ! Lao Dan cracha en l'air. Suivant la trajectoire d'une courbe, sa salive sectionna les mailles de pluie avant de faire un plouf en fleur de navet. Il avait craché par inadvertance.

De même, son fils regardait la pluie, mais son humeur était tout autre. À trente ans, Dadan était célibataire. Pareille à du gingembre, sa tête était raccordée de façon grossière à un cou ramassé et épais. Il était assis dans la grande pièce du bâtiment principal. Au bout de ses jambes allongées, deux gros orteils risquaient leur tête à la pointe des chaussures et examinaient le monde extérieur avec curiosité. Dans une main, il tenait le soc en fer d'une charrue, dans l'autre, une pierre rugueuse.

Pfff ! Dadan cracha à son tour. Il suivit attentivement du regard sa salive, pour la voir d'abord s'envoler, puis retomber, se répandre ensuite sur le sol, et se laisser submerger par l'eau de pluie. Après cela, il tourna la tête et regarda son père. Il avait craché au même endroit, et ce n'était pas chose facile. Il attendait une réaction de sa part. Il ne voyait du visage figé qu'une oreille. Digne comme un général, son père ne bronchait pas. Dadan se sentit blessé dans son amour-propre. Comme à son habitude, il aurait voulu que son père lui adresse la parole.

- J'ai vraiment envie de frapper sur ce soc, dit-il brutalement.
Lao Dan semblait n'avoir rien entendu. Dadan se sentit blessé une fois de plus.
Bang ! Il frappa le soc sans la moindre hésitation. Celui-ci renvoya un bruit sec et sourd. Surpris, son père tourna subitement la tête. À présent, il pouvait enfin voir son visage. Son père le regardait sans un mot.
Bang ! De nouveau.

Dadan toisait son père d'un regard provocateur.
- Tu peux arrêter de taper ? Enfin, Lao Dan s'était mis à parler.
- Non.
- Si tu veux tambouriner, va dans la rue, je ne veux pas t'entendre.
- Je frappe sur mon soc et toi, tu regardes la pluie. On ne mélange pas l'eau du puits avec celle de la rivière. À chacun ses affaires, occupe-toi des tiennes.
- Frappe, frappe, dit Lao Dan. Si tu aimes frapper, frappe.
- Je vais frapper. Il commença à marteler le soc, un coup après l'autre, ni trop vite, ni trop lentement, dans un rythme sans fin. La tête relevée, du coin de l'oeil, il regardait son père de temps à autre.


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