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Cochon d'allemand

Couverture du livre Cochon d'allemand

Auteur : Knud Romer

Traducteur : Elena Balzamo

Date de saisie : 13/12/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : ALLUSIFS, Montréal, Canada

Prix : 16.00 € / 104.95 F

ISBN : 978-2-922868-62-3

GENCOD : 9782922868623

Sorti le : 23/08/2007


  • La présentation de l'éditeur

Que signifie être allemande dans une petite ville danoise, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Que ressent-on quand on se fait traiter de «cochon d'Allemand» à chaque récréation ? Quand on est témoin de l'ostracisme permanent à l'égard de sa mère ? Pour avoir été ce «cochon d'Allemand» à Nykobing Falster où il est né en 1960, KNUD ROMER le sait. À partir de ses souvenirs, il compose un récit déchirant sur l'enfance réduite malgré elle à se fondre dans un conformisme de survie. En évoquant sa famille, l'auteur dresse une galerie de portraits pathétiques et nous fait remonter dans le temps : le roman autobiographique se transforme en une fresque historique, celle du Danemark et de l'Allemagne au cours du XXe siècle. Lauréat en 2006 de nombreux prix, Cochon d'Allemand dépeint dans un style dense et enlevé une époque teintée de rancoeur et de culpabilité.

«Nykobing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé. Quand on est dedans, on ne peut pas en sortir, et quand on est dehors, on ne peut pas y entrer. Dans les deux cas, on se retrouve du mauvais côté, et la seule preuve de son existence est l'odeur qui imprègne les vêtements : en été ça sent les engrais, en hiver la betterave à sucre. C'est à cet endroit que je naquis en 1960, et c'était la façon la plus sûre de ne pas exister du tout.»





  • La revue de presse Clémence Boulouque - Le Figaro du 13 septembre 2007

Dans les années 1960 au Danemark, un gamin subit l'ostracisme de ses voisins à cause des origines de sa mère. Un récit autobiographique dérangeant...
La famille est ostracisée, les enfants sont des «cochons d'Allemands» et mis à l'écart à chaque récréation, des saluts nazis accompagnent trop souvent leurs pas...
...que reste-t-il des enfances quand le monde alentour leur dicte la honte et les charge de culpabilités qui ne sont pas leurs ? Il est mille façons de confisquer l'enfance. Knud Romer nous dit la sienne. Et le coeur y est souvent gros.



  • Les premières lignes

J'ai toujours eu peur de mon grand-père. Pour moi, il était «Papa Schneider». J'ignorais aussi bien son vrai nom que son prénom, ce qui, du reste, n'avait aucune importance, car il ne me serait jamais venu à l'esprit de l'appeler par son prénom. Il n'était pas du genre à encourager la familiarité.
Papa Schneider avait un visage balafré : des kilomètres de cicatrices, uniquement sur la joue gauche. Des souvenirs du siècle passé, il faisait alors partie de quelque Schlägerverein, cercle de bagarreurs. Ces gens-là mettaient leur point d'honneur à se taillader mutuellement la face avec un sabre - debout, sans sourciller, le bras gauche replié derrière le dos.
Il avait des cheveux poivre et sel coiffés en arrière et des tempes dégarnies ; le seul fait de rencontrer son regard équivalait à une provocation : Sie haben mich fixiert, mein Herr, vous osez me dévisager, monsieur ! Ce regard était à sens unique, toujours dirigé vers l'extérieur ; je me demande si jamais quelqu'un parvint à le soutenir. Hormis ma grand-mère. Elle réussissait cet exploit : regarder Papa Schneider dans les yeux (ma mère en était incapable). L'unique personne à pouvoir le faire, elle était son point faible caché ; partout ailleurs il était cuirassé.
Dans la maison de mes parents, il régnait en sou­verain depuis le tableau qui ornait la salle à manger. Une scène forestière dans un cadre doré. Assis dans l'herbe au milieu d'une clairière, Papa Schneider regardait droit devant lui, un livre à la main ; à ses côtés, on voyait ma grand-mère, un bébé dans ses bras, et ma mère, très jeune, tenant Bello, leur chien de chasse. Le livre, l'enfant, le chien - les rôles se trouvaient ainsi distribués : Papa Schneider représentait l'esprit et la culture ; sa femme, la procréation ; les enfants, plus proches de la nature, tout comme les chiens, avaient, comme eux, besoin d'être dressés.
Pendant les repas, je me tenais droit sur ma chaise, les deux mains posées sur la table, la serviette sous le menton, comme si Papa Schneider faisait partie des convives et me tenait à l'oeil. Si jamais je faisais une gaffe : couper une pomme de terre avec le couteau ou parler sans y avoir été invité, il m'enfoncerait la fourchette dans la main, j'en étais certain.
Papa Schneider était l'homme le plus redoutable que j'eusse connu ; tout ce qui était dur, sévère et qui faisait mal, c'était lui. Il était le dernier bouton de chemise. Il était les dents du peigne lorsqu'on était peigné à l'eau. Il était les égratignures et la peur d'arriver en retard. Non, je ne le désignais jamais par son prénom ; d'ailleurs, personne ne le faisait. À mon avis, nul ne savait comment il se prénommait ni ne cherchait à le savoir. Ma grand-mère était la seule à posséder cette connaissance, tel un terrible secret et un pari insensé, car si un jour il s'entendait appeler par son prénom, il voudrait assurément savoir par qui. Or le seul qui fût au courant, hormis lui-même, c'était Dieu.
Ma grand-mère maternelle vola en éclats dans une cave pleine de gasoil, pendant la guerre. Elle s'appelait Damaris Dora Renata Matthes, et elle avait été l'une des plus belles femmes d'Allemagne. Belle comme une statue grecque - selon ma mère - et dont les photos faisaient penser aux cartes postales de quelque musée. Son premier mari, grand amour de sa vie, Heinrich Voll, était mort lors d'une opération d'appendicite en la laissant veuve avec une fille. Le moment - 1924 - n'était pas bien choisi pour être mère solitaire ; elle devait remercier sa beauté qui lui permit d'épouser Papa Schneider.
Mais voici que sa jolie épouse se trouvait déchique­tée et calcinée ; toutefois, dans l'enfer de la chirurgie de guerre, les restes continuaient à vivre. Rafistolée avec des lambeaux de peau, elle fut enduite d'huile de foie de morue, car selon la conviction saugrenue du médecin elle favorisait la cicatrisation et empêchait le dessèchement cutané. C'était un supplice. De douleur, grand-mère voulait se jeter dans l'Elbe : «Mein Gott, warum läßt du mich nicht sterben», Seigneur, pour­quoi ne pas me laisser mourir ? ! hurlait-elle. Par deux fois elle tenta de se suicider, d'anéantir les restes d'elle-même, mais elle n'y parvint pas et finit par cacher son visage sous un voile, par accepter la douleur et la honte ; son existence fut désormais celle d'un objet abîmé.


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