Auteur : Jacques Esnault
Date de saisie : 06/09/2007
Genre : Récits de Voyages
Editeur : Découvrance, La Rochelle, France
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-84265-536-5
GENCOD : 9782842655365
Sorti le : 27/08/2007
J'ai 20 ans quand j'embarque sur ce merveilleux paquebot, "ANTILLES".
J'y ai travaillé pendant six ans et j'ai aimé naviguer avec...
Nous avons fait naufrage ensemble.
Comme beaucoup, j'ai souffert de sa disparition...
Trente cinq ans plus tard, j'ai eu envie d'écrire mon vécu de navigant et mon ressentiment concernant ce douloureux évènement.
Chaque chapitre se veut un instantané de vie maritime. L'ambiance des ports d'escale. Des anecdotes sur la vie du bord. Des amours interdites. De fabuleuses rencontres en haute mer...
J'invite le lecteur à embarquer pour un somptueux voyage à proximité de splendides rivages et à travers l'histoire riche et tourmentée des îles de la Caraïbe.
Jacques Esnault
Jacques Esnault propose au lecteur un embarquement sur le paquebot Antilles de la Compagnie générale transatlantique, qui quitte le Havre pour assurer ses croisières d'hiver, en mer des Caraïbes. Dans une ambiance décontractée et de divertissements, les passagers profitent des escales : Fort-de-France, la Dominique, Pointe-à-Pitre, les Saintes, Saint-Martin, les îles Vierges, Porto-Rico, Saint-Domingue, la Jamaïque, Carthagène, Caracas, les Grenadines. Des amours interdites se nouent.
Le 8 janvier 1971, au large de Moustique, après un choc formidable, Antilles s'immobilise...
Le récit s'inspire de faits réels dont l'auteur fut témoin et parfois acteur.
«... Antilles, c'est le bateau de tous les Antillais. Aussi rien d'étonnant qu'à chacune de ses arrivées, ceux-ci célèbrent joyeusement et bruyamment son retour... Antilles se présente fièrement dans le port. Il se dirige sur le bassin des Tourelles... A terre, la foule attend, compacte, bariolée, exubérante. Des marchands ambulants ont déballé leurs échoppes de souvenirs. Ils exposent des coquillages, des pièces de tissus madras, objets sculptés...»
AVANT-PORT
Tôt le matin, je quitte Saint-Malo dans un «taxi breton».
En l'occurrence, il s'agit d'un break Citroën DS 21, lourdement chargé, facilement reconnaissable à son épaisse silhouette coiffée d'une énorme galerie. Solidement arrimé sous une bâche bleue délavée s'entasse tout un amoncellement de bagages. En plus du chauffeur, le véhicule peut transporter jusqu'à huit passagers.
Au gré des mouvements portuaires, chaque jour des marins débarquent quand d'autres viennent les remplacer sur les bateaux. Pour assurer les relèves, ces «taxis bretons», essentiellement de puissantes voitures, sillonnent quotidiennement l'ancienne route qui relie les grands ports de Normandie et du nord de la France à la Bretagne où résident la plupart des équipages.
Depuis des décennies, cette organisation de taxis collectifs fonctionne sans autre critère qu'une tacite bonne entente. Serviables et disponibles, ils constituent pour les personnels navigant un moyen de transport pratique, rapide, économique.
Vers quatre heures, un discret coup de klaxon devant le domicile du marin. Les adieux sont brefs. Un dernier geste de la main vers l'épouse en robe de chambre sur le seuil de sa porte, puis les feux de la voiture se perdent rapidement dans la nuit.
Sa tournée de ramassage terminée, le chauffeur prend la direction d'Avranches. Dans la voiture, l'ambiance est morose. Au silence pesant qui suit la séparation conjugale s'ajoutent les miasmes d'un sommeil écourté. Souvent les passagers replongent dans leurs rêves.
Il arrive qu'une femme soit du voyage. Il n'est pas rare qu'elles aillent au Havre visiter leurs maris en escale. C'est un rapide aller-retour pour de brèves retrouvailles... Par courtoisie, les hommes lui abandonnent le siège à l'avant.
La plupart des «taxis bretons» ont coutume de faire halte à Villedieu-les-Poêles, dans un routier situé à gauche en montant la rue principale. L'établissement ouvre de bonne heure. Spécialement pour ces transports de marins. À l'époque, nous avions encore une marine marchande digne de ce nom, aussi la fréquentation est dense.
Villedieu, c'est l'incontournable «arrêt-pipi» avant d'avaler d'une traite le restant du trajet. L'occasion de prendre un café. Les anciens l'accompagnent d'un «p'tit sou». Parfois, certains levés encore plus tôt commandent un sandwich et une bière. De si bon matin, on sert même des omelettes au lard et des frites qu'avalent goulûment ceux dont la longue route a déjà creusé l'appétit...
On y retrouve souvent des gars de notre bord. On y côtoie aussi ceux des cargos. Beaucoup viennent des départements limitrophes, Côtes-du-Nord, Morbihan, Finistère. Nous échangeons des nouvelles, des informations. Nous évoquons nos congés finissants. Et surtout nous racontons la mer, nos bateaux, nos voyages, nos escales, nos rencontres, et déjà nos souvenirs.
Puis la vessie soulagée, le gosier et le ventre calés, chacun remonte dans son taxi. Direction : le pont de Tancarville...
Arrivée au Havre en milieu de matinée. Le chauffeur me dépose près de la gare maritime où est amarré Antilles. Je monte prestement la coupée. À bord, je rejoins mes copains.
L'appareillage est prévu pour demain matin. France est attendu dans l'après-midi. Flandre a été vendu aux Italiens. Mermoz et Renaissance sont en mer.
Derrière Antilles, la coque noire du Pasteur semble abandonnée. Voilà longtemps que les Chargeurs Réunis se sont séparés du Charles Tellier et du Louis Lumière. La ligne asiatique a vécu... Et avec elle la série de tous ces grands steamers aux noms de prestigieux savants. Plus loin, un petit paquebot russe. Devant, un vieil anglais dont la cheminée fume...
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