Auteur : Andrés Barba
Traducteur : François Gaudry
Date de saisie : 12/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bourgois, Paris, France
Collection : Littérature étrangère
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 2-267-01909-4
GENCOD : 9782267019094
Sorti le : 06/09/2007
En premier, ce sont les mots qui viennent à manquer.
Puis, les gestes les plus simples. A presque soixante-dix ans, Inès perd la tête. Et ses proches, pour qui elle représentait un repère, se trouvent brutalement déboussolés. Au fur et à mesure que l'état d'Inès s'altère, les vies de Pablo, son mari, et de ses enfants, Santiago et Barbara, se déstructurent et les poussent à réagir pour prendre enfin leur destin en main. Sans pitié ni misérabilisme, Et maintenant, dansez est une épopée affective, construite en quatre mouvements qui nous guident vers une fin aussi bouleversante qu'inattendue.
Ce roman confirme le talent d'un jeune auteur d'une extraordinaire sensibilité et maturité.
Andrés Barba est né à Madrid en 1975. Diplômé en lettres espagnoles, il a publié son premier livre en 1997 El hueso que mas duele qui a obtenu le prix Ramon J. Sender. Il a représenté l'Espagne dans divers congrès de jeunes auteurs de fiction et de théâtre. La soeur de Katia (Christian Bourgeois éditeur, 2006), son deuxième roman a été finaliste du prix Herralde en 2001. Il a enseigné au Bowdoin College (Etats-Unis) et est actuellement professeur à l'université de Madrid.
A travers leurs monologues déclinés en quatre temps, quatre mouvements (et quatre actes d'une perverse tragédie), Andrés Barba nous mène dans le noyau des êtres, dans leurs contradictions, leurs mensonges, leurs impossibilités d'aimer, leurs échecs. Se jouant de la durée, des plans larges comme des détails, maniant en voyeur virtuose les scènes-chocs et les instants blancs, son écriture évoque théâtre et cinéma. Et maintient une intensité dramatique électrique et lourdement sensuelle, façon «thriller», de Hitchcock à Pinter. Quand la folie révèle l'intolérable vérité des êtres...
Premier mouvement Noël 1999
Elle avait d'abord prononcé son prénom de façon différente, puis il y avait eu ce ton qui paraissait venir de très loin, de l'enfance peut-être, parce qu'il avait - comme dans l'enfance - un accent spontanément désinvolte, ou cruel. Elle avait dit : «Le sel», non pas «s'il te plaît, le sel», ou «passe-moi le sel», et Pablo pensa que quelque chose en Inès venait de changer définitivement, qui ne pourrait plus être rétabli et expliquait bien des incidents des dernières semaines tels que l'oubli de l'endroit où elle avait laissé ses lunettes ou l'emploi de sucre au lieu de sel dans la préparation d'un plat. Ce «sel» d'Inès renversé sur la table fut comme le bris d'un verre très fin, à l'heure du repas, le jeudi où ils allaient partir au cinéma (il leur arrivait encore d'aller au cinéma voir un film que leur avait recommandé Barbara, ou au Foyer du retraité pour bavarder), mais il ne fit aucune remarque après le lui avoir donné car il voulait voir ce qu'elle allait faire avec la salière. Elle la saisit telle une fillette s'emparant d'un jouet qu'on lui refuse, sans le remercier, sans un regard, et elle se mit à saupoudrer son assiette jusqu'à ce que la soupe ressemble à une flaque sur laquelle il vient de neiger.
«Tu es une vieille imbécile (parfois il lui parlait ainsi pour l'embêter), maintenant tu ne vas plus pouvoir manger ta soupe.
- Je fais ce qui me plaît», répondit-elle.
Il savait qu'Inès allait manger sa soupe, ne serait-ce que par orgueil, mais il ne put s'empêcher de maugréer car gâcher la soupe revenait à la jeter, et la jeter (peu importait qu'elle la mange, cela ne changeait rien) c'était jeter de l'argent.
«Tu jettes toujours l'argent par les fenêtres.»
Mais Inès ne répondit pas, elle qui répondait toujours, et Pablo se fît la même réflexion : comme si venait de se briser un verre très fin, il y avait quelque chose chez Inès qui ne lui ressemblait plus du tout, ou seulement de façon très lointaine.
«Pourquoi faut-il que tu jettes toujours l'argent par les fenêtres ?» répéta-t-il pour qu'au moins elle le regarde, pour confirmer peut-être ce qu'il soupçonnait, ou qu'elle justifie le délit quasi impardonnable d'avoir gâché la soupe, même si elle la mangeait, et elle répéta :
«Je fais ce qui me plaît.»
Il fit la vaisselle en pensant que c'était le dix du mois et qu'ils avaient vingt-quatre mille pesetas à la banque plus la pension d'Inès, qu'ils avaient fait les courses pour la semaine (Barbara s'en était chargée, Barbara s'en chargeait toujours) et qu'au mieux, outre ce jeudi-là, ils pourraient encore aller deux ou trois fois au cinéma, mais cela non plus ne le rassura pas, aussi rejoignit-il Inès pour voir ce qu'elle faisait. Il ne la vit pas dans le salon, ni dans l'entrée, ni dans la chambre.
«Inès ! appela-t-il. Inès !
- Quoi ! Quoi ! Quoi !» répondit-elle de la salle de bains.
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