Auteur : Horacio Castellanos Moya
Traducteur : Robert Amutio
Date de saisie : 06/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : ALLUSIFS, Montréal, Canada
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-922868-61-6
GENCOD : 9782922868616
Sorti le : 28/09/2007
C'est l'histoire d'une virée d'un jeune gars et de ses quatre copines à bord d'une Chevrolet jaune à travers la capitale d'un pays latino-américain.
Ça commence comme ça : Eduardo Sosa, un jeune homme désoeuvré décide, pour tromper son ennui, de suivre une sorte de clochard, Jacinto Bustillo, qui vit dans une voiture stationnée au pied de l'immeuble d'Eduardo. Voilà que quelques heures et autant de gorgées d'alcool plus tard, l'étudiant chômeur tue dans une ruelle en pleine nuit le clochard et se glisse à la fois dans la Chevrolet et dans la personnalité de Jacinto, ou du moins celle qu'il imagine qu'il a. Dans la Chevrolet, c'est la divine surprise : Loli, Beti, Valentina et Carmela l'adoptent et les voilà partis le lendemain se détendre un peu et venger Jacinto : d'abord tuer sa méchante épouse, sa domestique, qu'elles prennent pour sa fille, puis comme la soif sévit et que les trois belles, sensuelles et cruelles, s'ankylosent, les voici qui font un tour dans une galerie marchande chic. Évidemment c'est la panique. Des morts et des mortes. Des quidams et puis des personnages importants. C'est que les gens réagissent de manière irréfléchie face aux quatre serpents venimeux qui se promènent avec Eduardo et forcément ça énerve Loli, Beti, Valentina et Carmela d'être si mal considérées. Et le voyage se poursuit ainsi, semant le chaos et la terreur dans la ville à chaque arrêt. Avec cette balade ophidienne, écrite comme sous une dictée incontrôlable, HCM donne pour la première fois dans son oeuvre romanesque la parole à la folie, à la paranoïa, suit leur montée, les accompagne, laisse place au fantastique, à l'hallucination, comme si seuls le fantastique et l'hallucination étaient à la hauteur de la critique de cette société sans avenir, où la révolution n'est plus à l'ordre du jour. Dans Le Bal des vipères, HCM réussit la fusion du réalisme le plus cru et des éléments délirants.
Le style Moya, c'est l'énergie. Une verve débridée, des situations loufoques, des personnages brindezingues, et en voiture ! Entre la fable politico-philosophique et le polar surréaliste, Le Bal des vipères est un ovni hallucinant...
Ça crépite de partout dans un feu d'artifice joyeux... et orgiaque. C'est l'Apocalypse, le chaos, la déshumanisation totale - c'est l'Amérique latine. Le Bal des vipères, cinquième livre traduit en français de Horacio Castellanos Moya (après Le Dégoût, Déraison...), est un coup de poing tout aussi poétique que politique...
Moya, impitoyable, raconte des histoires folles qui ressemblent étrangement à l'Histoire. Le plus dingue, c'est que l'on se réjouit de les lire
Aucun des locataires ne put dire à quel moment précis la Chevrolet jaune avait stationné devant l'immeuble. Trop de voitures passaient la nuit dans cette rue ; deux rangées serrées le long des quatre blocs du lotissement. Mais les raisons pour lesquelles la Chevrolet jaune attirait l'attention ne manquaient pas : il s'agissait d'un tacot qui datait d'au moins trente ans, à la carrosserie écaillée et aux vitres obturées par des morceaux de carton - elle avait l'air, donc, d'une vieille propriété sentimentale de l'un des voisins qui refusait de l'emmener à la casse.
Les premières personnes à se rendre compte qu'il se passait quelque chose de bizarre avec cette antiquité furent les maîtresses de maison et les domestiques qui, vers le milieu de la matinée, sortaient pour faire des courses à l'épicerie ou, tout simplement, pour s'adonner au commérage. Un homme aux cheveux gris, barbu et loqueteux, émergeait de la Chevrolet à ces heures-là avec la tête de quelqu'un qui vient de se réveiller, la tête de quelqu'un qui a passé la nuit à dormir dans ce tas de ferraille.
La Nina Beatriz, l'épicière, se chargea de garder un oeil sur cette étrange présence, de tenir au courant les voisins des faits et gestes de l'individu : c'est par elle que nous sûmes que celui-ci avait pour seule habitude de sortir de la voiture à dix heures du matin, ensuite il se perdait qui sait dans quels méandres de la ville ; il revenait entre huit et dix heures du soir, portant un sac de toile bourré de vieux machins hors d'usage, et il s'enfermait dans la voiture jusqu'au lendemain.
Moi, j'étais le voisin idéal pour épier cet individu. Au chômage, sans réelles possibilités de trouver un travail correct par ces temps nouveaux, je vivais dans l'appartement d'Adriana, ma soeur cadette, et de son mari Damián. Je leur versais une partie, assez symbolique, des dollars que de temps à autres ma soeur Manuela, l'aînée, celle qui m'avait élevé, celle qui m'aimait le plus, m'envoyait des États-Unis. C'est que ma situation était assez difficile : mes études de sociologie (une matière qui, au point où nous en sommes, avait déjà été supprimée dans plusieurs universités) ne me servaient à rien relativement à l'obtention d'un travail, car il y avait pléthore d'offres de professeurs, les entreprises n'avaient pas besoin de sociologues et la politique - dernier terrain où j'aurais pu mettre en application mes connaissances - était une occupation étrangère à mes qualités.
C'est pourquoi je passais le plus clair de mon temps dans l'appartement, m'occupant à lire des journaux (je ne perdais pas espoir de tomber sur la petite annonce qui allait changer le cours de ma vie) et à regarder la télévision ; je donnais aussi un coup de main à Adriana en faisant quelques commissions et, lorsque l'occasion se présentait, je rendais visite à des types graves qui, après avoir reçu mon curriculum vitae, me demandaient de les appeler deux jours plus tard - un coup de fil qu'évidemment ils n'acceptaient jamais de recevoir.
La première fois que je tombai sur l'homme de la Chevrolet jaune, j'étais descendu chercher des cigarettes à l'épicerie. Le type était à ce moment-là en train de sortir de la voiture, avec son sac de toile : il portait un pantalon en jean qui dans un lointain passé avait dû être bleu, des tennis crasseuses tenues par des bouts de corde et un tee-shirt en lambeaux ; son ceinturon ressemblait à un serpent. Je le saluai, bien poliment. Il fit celui qui n'était pas concerné. Il ferma la portière de la voiture et se mit à marcher vers le bas de la rue, traînant la jambe, l'air renfrogné, puant l'alcool, puant l'urine.
- C'est un type dégoûtant, un ivrogne, me dit la Nina Beatriz, une dame bien en chair à la langue de vipère, tout en cherchant le paquet de cigarettes. Il parle à personne. Qui sait comment il est arrivé jusqu'ici. On devrait faire quelque chose pour qu'il s'en aille.
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