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Conversations avec le maître

Couverture du livre Conversations avec le maître

Auteur : Cécile Wajsbrot

Date de saisie : 04/09/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Denoël, Paris, France

Collection : Roman français

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-207-25950-4

GENCOD : 9782207259504

Sorti le : 23/08/2007


  • La présentation de l'éditeur

Nous pouvions rester longtemps silencieux, il servait le thé, je regardais par la fenêtre, les coupoles lointaines luisaient au soleil comme les vestiges d'une gloire ancienne, et tandis qu'il versait le thé et que je contemplais la vue se produisait une sorte de rite de passage, comme lorsqu'on entend le gong appelant à la concentration ou à la prière, appelant à quitter la vie profane pour atteindre d'autres couches, une autre profondeur, et insensiblement, grâce au silence, aux gestes répétés, je quittais peu à peu ma vie, mes préoccupations, le souvenir de la journée pour n'être plus qu'à l'écoute de sa vie.

Rescapée d'une discrète blessure amoureuse, une femme trompe la monotonie solitaire de son existence en rassemblant la nuit ses souvenirs d'un compositeur de musique autrefois aimé en silence ou en participant à des forums de discussion sur Internet...
Usant d'une subtile polyphonie de pulsions secrètes et d'images, Cécile Wajsbrot nous plonge (d'une écriture aux douces lignes de fuite) dans l'intime enfer de la création musicale, seul art capable d'exprimer la symbolique des grandes catastrophes contemporaines...

Cécile Wajsbrot a publié chez Zulma plusieurs romans dont Mariane Klinger (1996), La Trahison (1997), Nation par Barbès (2001), Caspar-Friedrich-Strasse (2002), Le Tour du lac (2004) et récemment Mémorial (2005). Conversations avec le maître est son onzième roman. Elle vit entre Paris et Berlin.



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  • La revue de presse Martine Laval - Telerama du 22 aout 2007

Il ne faut pas se fier à la simplicité des premières lignes de ces Conversations. «Nous nous retrouvions tous les jours chez lui, en fin d'après-midi, à la même heure, je sonnais à la porte, il ouvrait...» On s'installe dans la phrase comme dans un vieux canapé, on coule avec elle. Cécile Wajsbrot a forgé un tempo couleur ambre, délicat comme un vieil alcool...
Dans ces Conversations, il est une autre solitude, plus âcre à concevoir, celle de l'artiste au travail. Wajsbrot interroge la composition musicale, les oeuvres, grandes ou pas, l'histoire, grande ou pas. Elle mène une enquête, s'en va même faire acte de foi en promettant d'autres livres tout aussi romanesques pour aborder l'acte - et l'impact - de la création, en peinture, en littérature... D'heureuses heures promises au canapé.



  • Les premières lignes

Nous nous retrouvions tous les jours chez lui, en fin d'après-midi, à la même heure, je sonnais à la porte, il ouvrait et à son visage, je voyais s'il avait bien travaillé. Il ne disait rien, ni bonjour ni autre chose, nous n'avions pas l'habitude de nous serrer la main, encore moins de nous embrasser, j'entrais, attirée par la vue, la lumière, et il disait souvent que c'était cette lumière qui lui permettait de travailler, qui l'inspirait, nous allions nous asseoir chacun dans un fauteuil, je regardais Paris s'étendre, le ciel, je regardais l'alignement parfait de ses livres dans la bibliothèque et je me taisais, attendant qu'il commence à parler. Nous pouvions rester longtemps silencieux, il servait le thé, je regardais par la fenêtre, les coupoles lointaines luisaient au soleil comme les vestiges d'une gloire ancienne, et tandis qu'il versait le thé et que je contemplais la vue se produisait une sorte de rite de passage, comme lorsqu'on entend le gong appelant à la concentration ou à la prière, appelant à quitter la vie profane pour atteindre d'autres couches, une autre profondeur, et insensiblement, grâce au silence, aux gestes répétés, je quittais peu à peu ma vie, mes préoccupations, le souvenir de la journée pour n'être plus qu'à l'écoute de sa vie.
Faut-il raconter les choses comme elles viennent ou dans l'ordre où elles se sont produites ? Vous m'avez demandé de rassembler mes souvenirs autour du maître - je l'appelais intérieurement le maître - et je ne sais comment faire. La durée s'étend devant moi comme la vue de Paris par sa fenêtre et la perspective fausse les choses, leur donne une ampleur, un relief qu'elles n'avaient pas. Il ne m'a pas choisie, tout s'est fait par hasard, par accumulation, les jours s'ajoutaient aux jours, le temps s'ajoutait au temps et cela finissait par constituer une histoire.
La première fois, je ne savais pas qui il était mais la première fois n'était peut-être pas la première, je l'avais peut-être déjà vu sans le voir, je veux dire sans faire attention à lui, mais je l'aperçus un jour, au fond du café où j'allais chaque matin avant de travailler, oui, ce jour-là, levant les yeux du journal que je lisais, je sentis mon regard comme capté par le sien ou plutôt, par ce que je ne savais pas encore être son regard mais une sorte d'appel, une force. Et je découvris, assis sur la banquette où désormais je le verrais, cet homme entre deux âges qui me regardait et dans son regard, une question qui ne m'était pas particulièrement destinée mais qui était posée aux autres, au monde en général. Je ne me sentais pas en mesure d'y répondre - j'avais déjà un peu de mal avec les miennes, j'étais plus jeune que lui, toutes sortes de raisons que je ne me donnai pas, sur le moment, mais qui me firent baisser les yeux puis chercher précipitamment la monnaie et partir - fuir.
Le jour suivant se produisit la même chose, la sensation d'un appel, d'une insistance - il était à la même place et je crus voir un signe imperceptible de la tête m'invitant à le rejoindre mais je restai ou plutôt, pétrifiée, j'étais incapable du moindre mouvement et au prix d'un grand effort, je pus de nouveau me concentrer sur les nouvelles du journal.
Le lendemain, je me demandais si je retournerais dans ce café, comme s'il planait un danger - mais quel danger dans un regard, et même si nous échangions quelques mots, il n'y avait aucune raison d'éviter ce café que j'aimais pour son atmosphère animée, agréable, par la vitre, je voyais la rue, les voitures, les passants, je me sentais partie prenante d'un vaste mouvement - tout le monde sortait pour aller travailler, accompagner les enfants à l'école, et cette unanimité avait quelque chose de rassurant.
Ce jour-là, quand je me levai pour partir après avoir vai­nement essayé d'oublier sa présence, il fit un signe de la main me demandant clairement de venir vers lui. J'avançais lentement, la distance entre nous semblait augmenter au lieu de diminuer, en même temps, j'avais le sentiment d'une accélération ou plutôt, d'un rythme différent - ce qu'on pourrait appeler une autre dimension.


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