Auteur : Philippe Claudel
Date de saisie : 20/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Bleue
Prix : 21.50 € / 141.03 F
ISBN : 978-2-234-05773-9
GENCOD : 9782234057739
Sorti le : 22/08/2007
Le métier de Brodeck n'est pas de raconter des histoires. Son activité consiste à établir de brèves notices sur l'état de la flore, des arbres, des saisons et du gibier, de la neige et des pluies, un travail sans importance pour son administration. Brodeck ne sait même pas si ses rapports parviennent à destination. Depuis la guerre, les courriers fonctionnent mal, il faudra beaucoup de temps pour que la situation s'améliore.
«On ne te demande pas un roman, c'est Rudi Gott, le maréchal-ferrant du village qui a parlé, tu diras les choses, c'est tout, comme pour un de tes rapports.»
Brodeck accepte. Au moins d'essayer. Comme dans ses rapports, donc, puisqu'il ne sait pas s'exprimer autrement. Mais pour cela, prévient-il, il faut que tout le monde soit d'accord, tout le village, tous les hameaux alentour. Brodeck est consciencieux à l'extrême, il ne veut rien cacher de ce qu'il a vu, il veut retrouver la vérité qu'il ne connaît pas encore. Même si elle n'est pas bonne à entendre.
«A quoi cela te servirait-il Brodeck ? s'insurge le maire du village. N'as-tu pas eu ton lot de morts à la guerre ? Qu'est-ce qui ressemble plus à un mort qu'un autre mort, tu peux me le dire ? Tu dois consigner les événements, ne rien oublier, mais tu ne dois pas non plus ajouter de détails inutiles. Souviens-toi que tu seras lu par des gens qui occupent des postes très importants à la capitale. Oui, tu seras lu même si je sens que tu en doutes...» Brodeck a écouté la mise en garde du maire.
Ne pas s'éloigner du chemin, ne pas chercher ce qui n'existe pas ou ce qui n'existe plus. Pourtant, Brodeck fera exactement le contraire.
Philippe Claudel est né en 1962. Il est l'auteur notamment des Âmes grises (Stock, 2003) et de La petite fille de Monsieur Linh (Stock, 2005). Ses livres sont traduits dans près de trente langues.
Après Les Ames grises, Philippe Claudel scrute de nouveau les visages du Mal...
Avec Le Rapport de Brodeck, Philippe Claudel va jusqu'au bout de son obsession pour ce thème de la haine de l'autre et du mal infligé au nom de cette haine. Exempte du moindre pathos, son écriture est d'une virtuosité et d'une beauté stupéfiantes. Son propos humaniste n'en est que plus fort. Inoubliable.
D'une écriture simple et limpide, formidablement construit, Le Rapport de Brodeck est un magnifique livre - un roman, une fable, peu importe au fond - sur la question de l'altérité. Ni le mot "juif" ni celui de "Shoah" n'y figurent ne serait-ce qu'une seule fois, mais on comprend très vite que la catastrophe qui vient de se produire est bien celle-là ; et que ce que Claudel nous donne à voir, en romancier, c'est bien la "vie" dans les camps d'extermination. Immense sujet, grande réussite littéraire. De la même manière qu'il notait auparavant, dans des rapports que personne ne lirait, des descriptions de la flore et de la faune locales, Brodeck écrit. Sans cesse, sans esprit de vengeance...
"De grâce, dit-il à la fin, souvenez-vous." Nous n'oublierons pas Brodeck. Assurément.Une dernière chose pour terminer, à l'adresse des parents qui voudraient convaincre leurs grands enfants du bonheur que peut procurer la lecture d'un roman, des enseignants qui cherchent quoi faire lire à leurs élèves : conseillez-leur la lecture du Rapport de Brodeck. Eux aussi, eux surtout, ne l'oublieront pas. "Raconter est un remède sûr", écrivait Primo Levi dans Le Défi de la molécule.
Une fois que tout est accompli et le livre refermé, le monde tel que l'auteur l'envisage et le restitue avec ses outils de styliste doué, continue d'imprégner la vision du lecteur, et en cela, c'est un roman réussi. Dans cet univers, les seuls êtres innocents sont les enfants et les bêtes - oiseaux, renards, loups, chiens ont leur mot à dire chez Philippe Claudel, ainsi que les fantômes des morts. Les individus sont bien plus tributaires et solidaires les uns des autres qu'il n'y paraît - à cet égard, les tableaux de foule, compacte et mouvante, sont éloquents : le «je» est uni au «nous»...
Ce ballet de scènes villageoises est plutôt de la même eau que les gravures du compatriote lorrain de Philippe Claudel, Jacques Callot : d'une encre très noire, mais saturé de vie et de couleur dans les détails.
Quatre ans après les «Ames grises», «Brodeck» évoque en effet une autre guerre de sinistre mémoire : celle de la collaboration, de la peur de l'autre et des camps. Les âmes sont toujours aussi blafardes, l'atmosphère délétère, la cruauté des hommes énigmatique...
N'allez donc pas lui reprocher d'avoir fait de l'extermination nazie un ingrédient de fiction. L'enjeu de «Brodeck» n'est tout simplement pas là. Il n'est pas question de la spécificité du nazisme dans ce roman où «le mot juif n'apparaît pas une seule fois»...
Pour son roman, il n'a en tout cas utilisé aucun document. Il s'est juste réveillé un matin avec cette phrase en tête : «Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.» Comme il n'aime rien tant que commencer un chapitre sans savoir ce qui va s y passer, il a déroulé le fil, celui de la culpabilité et du témoignage; imaginé un mystérieux lynchage; tissé des échos troublants entre crimes collectifs et responsabilités individuelles; montré toute l'ambivalence des liens entre l'écrivain et la communauté.
Philippe Claudel, l'auteur des «Ames grises», Renaudot 2003, publie «Le rapport de Brodeck», un approfondissement de son étude du mal. Impressionnant...
Cette fois, Philippe Claudel nous emmène au fond du «cratère», dans l'enfer même, où Brodeck fait, sous la contrainte, le chien Brodeck, tenu en laisse, couchant dans une niche avec des dogues, moins bien nourri qu'eux. Un chien ? Moins qu'un chien mais décidé à survivre, coûte que coûte, si macabre que soit la danse, parce qu'il est amoureux. Gueules à la Bruegel, comptable devenu tortionnaire, jolie poupée blanche et blonde que ravissent les pendaisons, marchand de cochons aviné, prêtre qui ne croit plus en Dieu, solitaires ensauvagés, traîtres, tout est là qui révulse et bouleverse. Parce que, sans pathos ni démonstration, avec une vraie maîtrise technique (voyez la manière dont sont imbriqués rapport, récit, descriptions de la nature), Philippe Claudel a su conférer à ce roman, sur le sujet entre tous périlleux de la Shoah, le don d'humanité.
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