Auteur : Vincent Delecroix
Date de saisie : 30/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-07-078155-3
GENCOD : 9782070781553
Sorti le : 30/08/2007
Au centre du roman, une chaussure abandonnée sur un toit parisien. Tous les personnages du livre fréquentent le même immeuble, à proximité des rails de la gare du Nord. On rencontrera un enfant rêveur, un cambrioleur amoureux, trois malfrats déjantés, un unijambiste, un présentateur vedette de la télévision soudain foudroyé par l'évidence de sa propre médiocrité, un chien mélancolique, un immigré sans papiers, une vieille excentrique, un artiste (très) contemporain, un narrateur au bord du suicide... et une chaussure pleine de ressources romanesques.
L'imbrication des histoires les unes dans les autres à l'intérieur du roman permet à Vincent Delecroix d'aborder des registres très différents, du délire philosophique à la complainte élégiaque en passant par la satire de moeurs et par la peinture drolatique de la solitude - thème de prédilection de l'auteur.
Vincent Delecroix est né en 1969. Il vit et enseigne la philosophie à Paris. Il a déjà publié deux romans aux Éditions Gallimard, À la porte (collection blanche, 2004) et Ce qui est perdu (collection blanche, 2006).
D'une nouvelle à une autre, les possibilités tragiques ou hilarantes s'entremêlent. D'un conte pour enfants en sinistre délire philosophique, d'une tentative de suicide, d'un pompier sans grande échelle, des remarques d'un chat... tout est épatant...
Bref, j'ai adoré ce livre, la mise en abîme permanente, la dérision, le côté obsessionnel, que dis-je, qu'écris-je... obsessionnellicissime !
Aussi brillant soit-il, La Chaussure sur le toit ne se résume pourtant pas à un exercice de style où tous les registres littéraires - satire, élégie, rhétorique... - seraient inventoriés. Derrière l'humour et la pirouette stylistique, Vincent Delecroix réunit des solitudes. Ses récits éclatés ressemblent à toutes ces fenêtres allumées sur des vies pleines de promesses qui s'achèvent en gesticulations inutiles : elles n'ont jamais trouvé chaussure à leur pied.
Dans le livre, chaque personnage donne sa version de la découverte puis de la confrontation avec ladite chaussure. Qu'il s'agisse d'une petite fille rêveuse, d'un braqueur qui agonise lentement, d'un présentateur de télévision soudain foudroyé par un accès de lucidité, d'un chien mélancolique, d'un cambrioleur amoureux ou d'un artiste conceptuel, tous les protagonistes du roman évoluent dans le même immeuble, à proximité de la gare du Nord. Outre la chaussure, une même solitude les unit. Certains y échapperont. D'autres pas...
Finalement, l'inspiration de l'auteur s'apparente à un passe-lacet. Elle relie la solitude de tous ses protagonistes, trous après trous, pour mieux la métamorphoser en littérature... Le résultat est là. Delecroix signe un roman comme un cadeau. Il ne reste plus qu'à y ajouter un joli noeud.
Avec «la Chaussure sur le toit», le romancier-philosophe signe une satire mordante du pédantisme contemporain. Attachez vos lacets !...
Une dizaine de séquences, d'une virtuosité ébouriffante; et encore, à les résumer ainsi, tout le sel s'en évapore, car l'auteur possède l'art de changer sa voix selon le personnage auquel il la prête, de varier le ton, la couleur de ses monologues, et, mieux encore, d'entrecroiser ceux-ci en un tissu serré de correspondances à donner le tournis...
Ces pages sentent le conte de fées, l'école buissonnière, le jeu de société. Il y a du Giraudoux dans la nonchalance et la souplesse de ce style qui mêle les registres, accumule les surprises. La chaussure reste coincée sur le toit, mais pas cette prose ailée, bondissante.
Une dizaine de séquences, d'une virtuosité ébouriffante; et encore, à les résumer ainsi, tout le sel s'en évapore, car l'auteur possède l'art de changer sa voix selon le personnage auquel il la prête, de varier le ton, la couleur de ses monologues, et, mieux encore, d'entrecroiser ceux-ci en un tissu serré de correspondances à donner le tournis...
Ces pages sentent le conte de fées, l'école buissonnière, le jeu de société. Il y a du Giraudoux dans la nonchalance et la souplesse de ce style qui mêle les registres, accumule les surprises. La chaussure reste coincée sur le toit, mais pas cette prose ailée, bondissante.
La vérité sort-elle de la bouche des enfants ?
J'ai un doute, tout de même. Il faut que je raconte ça rapidement (après quoi, je retourne me coucher).
Tout à l'heure, vers trois heures du matin, j'étais profondément endormi. Enfin, peut-être pas si profondément, parce que j'étais en train de faire un rêve, quelque chose de pas très agréable, qui avait rapport avec mon patron, une vente que j'avais ratée, une grosse commande, le client était le voisin du dessous, celui qui se passionne pour les insectes, j'avais égaré des papiers, je ne sais plus très bien, je cherchais, je cherchais, je tombais sur des tas de papiers qui n'avaient rien à voir - et lui qui me harcelait. (Mais ça, ce n'est pas un rêve : même dans la réalité, il me harcèle.) Toujours est-il que j'étais endormi, quand, au milieu de mes papiers, j'ai entendu un appel qui m'a réveillé. Papa, papa. C'était la petite. Je me suis dit : elle a encore dû faire un cauchemar (pas du même genre que le mien, je suppose, mais avec une sorte de monstre à peu près équivalent dedans), elle va se rendormir. Elle fait beaucoup de cauchemars, en ce moment, on ne sait pas pourquoi. J'ai attendu un moment, mais elle continuait à appeler. L'idée de devoir me lever en pleine nuit ne m'enchantait pas trop. Je me suis tourné vers Catherine, un peu par lâcheté, il faut bien l'avouer, mais elle dormait profondément - et puis c'est moi que la petite appelait. De toute façon, j'étais réveillé. Alors je suis sorti du lit, j'ai enfilé mon peignoir, et je suis allé la trouver dans sa chambre, tout en me disant : demain, je me lève à six heures pour le boulot, il faudrait que je dorme.
Quand je me suis approché, elle m'a entendu. Avec ce parquet, impossible de remuer un doigt de pied sans réveiller tout l'immeuble - c'est pour ça que le type du dessus, avec son chien, il commence à m'agacer sérieusement : il a le même parquet que nous et on entend sans arrêt les griffes du chien qui frottent, ça m'énerve.
Je suis entré discrètement, pour ne pas réveiller son frère, et j'ai vu qu'elle était debout, dans son pyjama, contre la fenêtre. Je lui ai chuchoté en bâillant : qu'est-ce qu'il y a, ma puce ? Qu'est-ce que tu fais ? Il faut vite te remettre au lit, tu as école demain (et papa a du boulot, avec un chef pas commode). Mais elle ne bougeait pas. Je la voyais dans le clair-obscur de la fenêtre (on ne tire pas les rideaux, elle a peur du noir complet - c'est compréhensible à son âge). Je me suis approché sur la pointe des pieds : tu as encore fait un cauchemar ? Elle a fait non de la tête, sans bouger. Qu'est-ce qu'il y a, alors ? Tu sais, il faut que papa se repose, il a une grosse journée demain (une journée comme d'habitude, quoi). Mais elle ne bougeait toujours pas.
Je suis arrivé jusqu'à elle en manquant de trébucher sur le cartable et je me suis accroupi à sa hauteur. On entendait la respiration régulière de son frère. Heureusement, lui, quand il dort, on pourrait jouer du cornet à pistons, il ne remuerait pas une paupière. Le matin, c'est toujours la croix pour le faire se lever. Elle, c'est le contraire et je ne sais pas ce qu'elle fricote toute seule, la nuit, une vraie petite souris.
Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ? Elle hésitait à parler. Je me suis dit : en fait, elle est devenue carrément somnambule. J'ai voulu la prendre dans mes bras, mais elle s'est écartée légèrement. Qu'est-ce qu'il y a, ma puce ? ai-je répété (en bâillant), tu ne veux pas me dire ? Dans la clarté incertaine de la nuit, je voyais qu'elle me regardait. Silence. Je me suis redressé. Bon, s'il n'y a rien, il faut que tu te remettes tout de suite au lit. Tu seras très fatiguée, demain. Allez viens, papa te remet au lit. Elle a eu un léger mouvement de recul, elle a murmuré : papa ? Oui, ma chérie. Je voyais bien qu'elle voulait me dire quelque chose, mais qu'elle n'osait pas.
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