Auteur : Christophe Mileschi
Date de saisie : 01/08/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : ELLUG, Grenoble, France
Prix : 30.00 € / 196.79 F
ISBN : 978-2-84310-102-1
GENCOD : 9782843101021
Sorti le : 01/07/2007
L'écriture comme champ de bataille
Christophe Mileschi
Peut-on avoir voulu et fait la guerre avec passion (en l'espèce, la Première Guerre mondiale) et n'éprouver ensuite aucun remords ? Sondant la vaste production de Carlo Emilio Gadda (1893-1973), cet ouvrage montre qu'elle est de bout en bout travaillée par la mauvaise conscience. Jamais avouée, elle pousse l'écrivain dans d'impossibles tentatives de rachat (exaltation du militarisme, du colonialisme, du fascisme). Ce conflit engendre la folie stylistique typique de ses meilleures pages. Pour Gadda, écrire, c'est poursuivre sa guerre.
Christophe Mileschi est écrivain et Professeur de littérature italienne contemporaine à l'université Stendhal-Grenoble 3.
Je prévois d'obscurs horizons, des cumulus de déplaisirs dans le ciel de la gloire ratée. Je devrai présenter mes excuses à tout le monde. À la fin je crèverai : j'espère aussi aller en Enfer, oui, mais où il n'y ait plus ni encre, ni plume, ni encrier. En Enfer je crois que je serai condamné à lire mes oeuvres. «Une blague de cureton» comme on dit à Milan.
Carlo Emilio Gadda
Gadda, come va la vita ? (1946)
La vie, les dilemmes
Carlo Emilio naît le 14 novembre 1893, du second mariage de son père, Francesco Ippolito, avec Adèle Lehr. Il est le premier des trois enfants de cette union, aîné de Enrico et de Clara. Issu du côté paternel d'une bonne famille de la bourgeoisie lombarde, on lui connaît un oncle ministre de 1869 à 1873, Giuseppe. Sa mère, institutrice, d'origine hongroise, est elle aussi de bonne famille.
Entrepreneur dans le domaine de l'industrie textile, son père a des idées originales et audacieuses : elles vaudront à la famille bien des désagréments financiers, presque tous consécutifs, en tout cas selon Gadda, à l'achat en 1899-1900 d'une «villa» - que Gadda adulte surnommera cruellement «Portolongone», du nom d'un pénitencier de l'île d'Elbe -, véritable gouffre financier où tout l'argent se volatilise dans des travaux sans fin :
Son père construisit une foutue maison de campagne à Longone en 1899-1900 et cette maison extravagante resta collée à lui jusqu'en 1937.
Le thème de la précarité financière apparaît çà et là dans l'oeuvre, par exemple dans la nouvelle éponyme de La Madonna dei filosofi ou dans La Cognitione del dolore, où la villa est un personnage à part entière, un noeud de causalités complexes, et où les sentiments multiples qu'elle cristallise chez le protagoniste, Gonzalo, et chez sa mère sont largement étudiés.
En 1909, son père meurt.
En 1912, il passe avec succès la licenza liceale, équivalent au niveau d'études du baccalauréat, et s'inscrit à la faculté d'ingénierie Politècnico de Milan. Pendant la guerre, il interrompt ses études qu'il achèvera ensuite, en juillet 1920.
L'année 1915 le trouve dans le camp de l'interventionnisme :
J'ai voulu la guerre, avec les toutes petites possibilités qui étaient en moi de la vouloir. J'ai participé avec un élan sincère aux manifestations de 1915, j'ai hurlé Vive D'Annunzio, Mort à Giolitti, et je conserve encore le carton où est écrit Mort à Giolitti que nous avions enfilé dans le ruban de nos chapeaux. Du reste, paix à son âme. J'ai pressenti la guerre comme une douloureuse nécessité nationale, même si, je l'avoue, je ne la jugeais pas aussi ardue.
Une position belliciste somme toute assez banale, probablement majoritaire chez les intellectuels italiens les plus en vue dans les années 1910, et bien répandue y compris - c'est une spécificité italienne - dans les rangs socialistes. Moins courue est en revanche l'opiniâtreté avec laquelle, près de vingt ans après son enrôlement, Gadda continuera d'affirmer, contre vents et marées, que la solidité de sa position intellectuelle et morale quant à la guerre n'a ensuite jamais été entamée : «Et mon jugement quant à la guerre est resté en substance cohérent».
Fidélité à soi-même qui peut-être trahit un orgueil hors du commun et en dit long sur l'enjeu, sur l'espoir énorme que Gadda, qui ne pouvait désirer ce massacre, avait placé dans la guerre.
Enrôlé le 5 août 1915, suite à sa demande en date du 27 mars, comme sous-lieutenant dans le f régiment alpin de l'armée italienne, Gadda combat d'abord sur le Carso, que d'autres écrivains-soldats ont évoqué, puis sur le fleuve Isonzo. C'est là, à Caporetto, le 25 octobre 1917, qu'il est fait prisonnier au cours de la retraite des troupes italiennes. Retraite indigne, qui oblige à une reddition sans combat. La guerre pour Gadda est finie, et tout espoir anéanti de s'illustrer au combat ; la honteuse captivité en Allemagne commence, et durera jusqu'aux tout derniers jours de l'année 1918.
Le retour à Milan, début 1919, a les couleurs du désastre : son frère Enrico, également enrôlé, est mort, sa mère est effondrée, sa soeur défaite. C'est sur lui, l'aîné, et le seul homme désormais, qu'il sent peser toutes les responsabilités de cette famille déchirée. Carlo Emilio reprend et termine en 1920 ses études d'ingénieur. Il commence aussitôt à travailler, pour une société électrique, en Lombardie et en Sardaigne. En 1922, il s'embarque pour l'Argentine, pour raison professionnelle, et y passe deux ans. Il est de retour en Italie en février 1924. Son état d'âme est des plus sombres. La crise morale ouverte depuis la guerre s'étend maintenant dans le champ professionnel : Gadda vit son métier comme une servitude alimentaire. Il envisage très sérieusement de quitter son activité d'ingénieur pour embrasser, comme on dit, la carrière des lettres, malgré les incertitudes financières (et autres) que cela comporterait :
Carmina non dant panem ! [La poésie ne donne pas de pain !] Mais le pain ennuyeux de la compression et du renoncement ne fait de bien ni au corps, ni à l'âme. Mieux vaut jouer une fois un jeu désespéré que de vivre inutilement la tragique, l'inutile vie.
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