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Princesses d'ivoire et d'ivresse

Couverture du livre Princesses d'ivoire et d'ivresse

Auteur : Jean Lorrain

Préface : Jean Lorrain

Postface : Francis Lacassin

Date de saisie : 20/07/2007

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Serpent à Plumes, Paris, France

Collection : Motifs, n° 291

Prix : 9.00 € / 59.04 F

ISBN : 978-2-268-06257-0

GENCOD : 9782268062570

Sorti le : 21/06/2007


  • La présentation de l'éditeur

Mal famé, Jean Lorrain est surtout connu par ses analyses sarcastiques des moeurs de la Belle Epoque. Dans ses Princesses d'ivoire et d'ivresse, il a réussi ses histoires les plus magiques et les moins sordides, placées sous le mauvais signe de trois princesses qui ont pour nom : Cruauté, Illusion et Désespérance. Mais on n'échappe pas à son destin et Lorrain n'a pu s'empêcher de faire accoucher une reine d'une grenouille, de flétrir le corps des belles endormies dans l'attente du prince charmant, ou de faire noyer un jeune roi et dieu dans un cloaque, victime d'une curiosité perverse. La présente édition est augmentée d'une douzaine de contes de la même veine, que leur dispersion dans des plaquettes et revues rares rendait inaccessibles.

Préface de Jean Lorrain
Postface et bibliographie de Francis Lacassin



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  • Les premières lignes

Extrait de la préface de l'auteur

LES CONTES

PAR LES CIELS MOUILLÉS de décembre, tandis que les passants enlaidis par le froid se hâtent et se heurtent à l'angle des trottoirs, et que la bise tourmente avec des férocités de chatte les guenilleux attardés au pavé dur des routes, combien il serait doux de pouvoir redescendre le passé, de pouvoir redevenir enfant et, blotti près des braises rougeoyantes, dans la tiédeur des chambres closes, quel repos et quelle fraîcheur ce serait aux pauvres yeux éraillés par la vie de se reprendre au charme des vieux livres d'images, des vieux livres d'étrennes illustrés de jadis, et de pouvoir croire encore aux contes !
Ces contes de fées, qu'on a remplacés aujourd'hui par des livres de voyages et de découvertes scientifiques, ces merveilleuses histoires qui parlaient au coeur à travers l'imagination et préparaient à la pitié par d'ingénieux motifs de compassion pour de chimériques princesses, dans quelle atmosphère de féerie et de rêve, dans quel ravissement de petite âme éblouie et frémissante ont-elles bercé les premières années de ma vie ! et comme je plains au fond de moi les enfants de cette génération, qui lisent du Jules Verne au lieu de Perrault, et du Flammarion au lieu d'Andersen ! Les pratiques familles de ces bambins-là ne savent pas quelle jeu­nesse elles préparent à tous ces futurs chevaucheurs de bicyclettes. Il n'est pas au monde émotion un peu délicate qui ne repose sur l'amour du merveilleux : l'âme d'un paysage est tout entière dans la mémoire, plus ou moins peuplée de souvenirs, du voyageur qui le traverse, et il n'y a ni montagnes, ni forêts, ni levers d'aube sur les glaciers, ni crépuscules sur les étangs pour qui ne désire et ne redoute à la fois voir surgir Orianne à la lisière du bois, Thiphaine au milieu des genêts et Mélusine à la fontaine.
Qui ignore Homère, Théocrite et Sophocle peut-il souhaiter vraiment visiter la Grèce et la Sicile ? Et pour aimer cette vaste coupe de saphir liquide, qu'est la Méditerranée, du délicat amour que lui portait Paul Arène, ne faut-il pas avoir entendu un peu plus que le chant des cigales autour des mâs dans les bois d'oliviers, un peu plus que les cris des marins provençaux dans les vergues ? C'est le souvenir de Parthénope qui fait la baie de Naples enivrante, et si la Méditerranée, chaque hiver, voit revenir dans ses stations tant d'indifférents et de sceptiques, c'est que l'azur transparent de ses vagues a jadis caressé et roulé dans son onde la nudité de nacre et d'algue des Sirènes.
Il faut donc aimer les contes et d'où qu'ils viennent, de Grèce ou de Norvège, de Souabe ou d'Espagne, de Bretagne ou d'Orient. Ce sont les amandiers en fleur des jeunes imaginations ; le vent emporte les pétales, la vie dissémine le rêve, mais quelque chose est resté qui, malgré tout, portera fruit et ce fruit-là parfumera tout l'automne. Qui n'a pas cru enfant ne rêvera pas jeune homme ; il faut songer, au seuil même de la vie, à ourdir de belles tapisseries de songe pour orner notre gîte aux approches de l'hiver : et les beaux rêves même fanés font les somptueuses tapisseries de décembre.
Il faut donc aimer les contes, il faut s'en nourrir et s'en griser comme d'un vin peu dangereux et léger, mais dont la saveur âpre sous un faux goût de sucre insiste et persiste, et c'est cette saveur-là qui, le repas fini, enchante le palais et permet au convive écoeuré de la table parfois d'y demeurer.
Pour moi, je l'avoue, je les ai adorés et d'une adoration presque sauvage, les contes aujourd'hui proscrits et dédaignés ; et c'étaient des contes brumeux, trempés de lune et de pluie, semés de flocons de neige, de contes du Nord, car je n'ai connu, moi, que très tard dans la vie l'enchantement ensoleillé du Midi.


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