Auteur : Cécile Oumhani
Date de saisie : 30/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Ed. de l'Aube, La Tour-d'Aigues, France
Collection : Regards croisés
Prix : 15.70 € / 102.99 F
ISBN : 978-2-7526-0362-3
GENCOD : 9782752603623
Sorti le : 30/08/2007
«Entre chien et loup, là-bas de l'autre côté de la mer, elle n'en finit pas de traverser le jardinet avec sa valise trop lourde pour elle. Les grenadiers sont dégoulinants de pluie et l'humidité s'engouffre dans sa poitrine. Plutôt mourir que de flancher et reconnaître qu'elle ne peut pas la porter seule. Pas devant sa mère.»
D'une ville du Maghreb où elle est née, a fait ses études, s'est mariée... puis a divorcé, faute d'avoir pu donner un enfant à son mari, Ahlam lâche les amarres. Elle part loin - dans tous les sens du terme. Seule, enfin libre, dans une capitale du grand nord, elle se reconstruit autour de l'art, sa passion. Elle est enfin prête à croiser d'autres réalités, d'autres violences - celles par exemple vécues par une jeune femme qui quitte mari et fils en emmenant seulement sa petite fille vers un destin inimaginable...
Cécile Oumhani nous offre un très beau roman de femme, où l'écriture, sereine, sert néanmoins avec passion une histoire complexe et parfaitement révélatrice des paradoxes et de la cruauté du monde d'aujourd'hui.
Cécile Oumhani, poète et romancière, vit entre la Tunisie et la France. Son oeuvre est traduite en plusieurs langues. Elle a déjà publié Une odeur de henné (1999, Alif pour l'édition en Tunisie), Les Racines du mandarinier (2001), et Un jardin à La Marsa (2003), pour ne citer que ses romans (Paris-Méditerranée).
Les façades des immeubles à Helsinki disparaissent dans le gris du ciel, décolorées par des mois de cette nuit des pays du Nord, qui n'en finit pas, où la neige reste la seule lumière. Bleues, roses, jaunes, lavées jusqu'à l'oubli... Tout se dilue dans l'indécision. Restent les fenêtres, autant de points d'opacité où se réfugie la vie, retenue dans l'élégance discrète d'anciens encadrements de pierre... Ahlam y devine des ombres penchées sur des tables. Mais elle ne peut pas les toucher. Elle les imagine debout devant des armoires d'où déborde le passé, des flots qu'il est impossible de contenir, dans l'odeur de la cire et le gémissement des portes que l'on ouvre. Et, sans quelle sache pourquoi, le tableau d'Edvard Munch revient à ses yeux. Le Cri... La bouche qui s'ouvre, béante, immonde... Cri étouffé par les vitres. Il se propage en larges ondes concentriques. Déforment l'espace qu'elles envahissent, s'y diffusent en un malstrom silencieux. Une torture qu'on inflige là dans le silence. Des ongles qu'on arrache pour qu'ils ne lacèrent pas l'étoffe du vêtement. Là, le tableau se joue en ce moment même, derrière l'une des fenêtres des bâtisses qui flotte dans l'air froid en train de tournoyer autour d'elle... Quelqu'un crie, seul sur la jetée où chacun chemine vers sa propre mort, menacé à chaque pas par l'effondrement d'une planche rongée par l'humidité, disjointe des autres, mince cloison vers l'eau noire, les profondeurs qui guettent, promptes à avaler ce qui tombe, celui ou celle qui bascule. La bouche est là, collée à l'une des vitres, arrondie dans ce cri sans fin. Ouvert sur des entrailles meurtries par mille blessures tues et autant d'images perdues, ses ondes envahissent l'espace, le ciel qu'étouffent les murs de la prison. La vague déferle parmi eux et ils ne la voient pas, ne l'entendent pas...
Ahlam ralentit le pas. Une rue adjacente, pavée de gris. La vitrine donne sur une boutique remplie d'un bric-à-brac de vieux meubles. Devant elle, une silhouette dont les mains posées en coquilles ferment les oreilles, parce que la stridence leur est trop douloureuse. Alors ce serait elle, ce pathétique pantin secoué par le tourment, qui crie face à un ciel strié de nuages cuivrés ? Ahlam se retourne pour fuir. Une femme entre deux âges est debout à la fenêtre de l'immeuble d'en face. Ses yeux sont rivés sur elle. Le pull sombre qui dissimule les formes accentue la pâleur de ses traits. La femme fouille la rue au scalpel depuis son observatoire. Ahlam n'a pas encore fui la vitrine que le regard de l'inconnue ricoche sur elle. Son étrangeté, sa poignante absence d'appartenance la cingle en plein visage. Une peau qui est de plus en plus brune au fur et à mesure quelle poursuit son voyage vers le nord, des cheveux qui ondulent, tout autour de l'ovale de sa figure, dévorée par ses yeux noirs. Elle était arabe à Paris et l'est plus encore à Helsinki. Les allures de l'artiste sculptée en elle au fil du temps et de l'espace qui s'étire depuis son départ de Tunis... Les bottes de daim où elle a enfoncé le bas d'un pantalon qui moule ses jambes fines. La veste brodée à larges manches qui signe l'allure d'un éphèbe, plus que celle d'une femme. Longues boucles d'oreilles en filigrane d'argent qui tintent quand elle secoue la tête... Ahlam traverse la rue pavée, pour échapper à ce qui la traque, où qu'elle se tourne. Ses doigts hésitent dans son sac... Faire comme si elle ne sentait pas ces yeux glacés vrillés sur elle... Ses doigts cherchent, s'agitent au fond de son sac. Au bout de la rue, hors d'atteinte, elle en extrait enfin le plan froissé. Trop vite, énervée, elle l'a déchiré en plein milieu de la pliure. Elle lève devant elle les deux morceaux de papier, impuissante, déconcertée par les mots de cette langue finnoise qui ne lui offre pas de prise. Tout ce qu'elle touche est donc voué à se déchirer en deux, comme ce qui est cassé en elle et qu'elle est condamnée à trimballer partout...
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