Auteur : Pierre Charras
Date de saisie : 02/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Dilettante, Paris, France
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-84263-143-7
GENCOD : 9782842631437
Sorti le : 24/08/2007
En huit nouvelles, Pierre Charras s'affirme comme un peaufineur de catastrophes et affineur de chaos. Menus et irrémédiables. On va sur du lisse, évolue en pleine tiédeur, nage en plein calme, puis soudain : l'écharde, la crampe. Le trou de vase. Notre monde est carié et c'est à l'affût de ces instants de rupture qu'il lance sa plume. Mine de rien, c'est le Rien qui nous accable. Dont acte : un «nid d'amour» qui, d'un coup, perd son charme; une fillette croisée dans le métro; une moliéresque cérémonie des prix; Bruno l'enfant perdu; un corps porté par une houle de douleurs; une nudité fatale, cliquée à Shanghaï. Instants pressants et vertiges intimes. Bienvenue donc au royaume d'un grand polisseur de malaise et as de la désillusion : Charras ou l'art de miner les bacs à sable.
Pierre Charras, né à Saint-Etienne (Loire) en 1945, a publié son premier roman en 1982. En vingt-cinq ans et treize romans, il a réussi à se décharger de nombre de ses soucis dans ses textes et il vit désormais très heureux à Paris.
Lauréat du prix roman Fnac 2003 avec Dix-neuf secondes, Mercure de France.
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Écrivain subtil, intimiste et sensible, Pierre Charras construit, sans se presser, une oeuvre forte et dense. Il n'est pas surprenant que le meilleur livre de cet admirateur d'Henri Calet soit Monsieur Henri (Mercure de France, 1994), hommage très réussi au père de Peau d'ours. Il faut lire également son Francis Bacon, le ring de la douleur (Le Dilettante, 2004) et Bonne nuit, doux prince (Mercure de France, 2006), deux ouvrages délicieux. Plus sprinter que marathonien des lettres, Pierre Charras excelle dans le texte bref et le roman court.
Petit nid d'amour
J'ai fait tourner la clé dans la serrure. C'était le grand moment. Derrière moi, j'entendais Julie souffler doucement. Il y avait l'effort des étages que nous venions de grimper, mais tout autant, bien sûr, l'impatience de voir enfin le résultat de mon travail. Moi aussi, j'éprouvais une sorte de trac qui donnait à mes doigts un léger tremblement. Un peu comme celui qui me prend le soir, quand elle fait mine de ne pas parvenir à enlever sa robe toute seule. Derrière cette porte, il y avait la fin des meublés, des hôtels. Un appartement, à nous, qui nous ressemblerait enfin. Une cachette pour notre amour.
Un petit royaume à nos mesures pour y voir grandir le bébé qui donnait des coups de pied derrière le tissu à fleurs de la large chasuble de Julie.
Elle était jolie, avec ses cheveux blonds très courts et ses grands yeux bleus qui se préparaient aux merveilles. J'avais tout prévu, tout imaginé. Résolu tous les problèmes, un à un, soir après soir. Je devrais plutôt dire nuit après nuit. Combien d'heures avais-je dormi, au juste, pendant ce grand mois où j'avais noirci la carte blanche qu'elle m'avait laissée en acceptant de partir se reposer chez ses parents, à l'étage de leur commerce de friandises et de ballons de couleur, près de la plage, là-bas, dans le plus bel endroit du monde que se disputent la Bretagne et la Normandie.
Nous allions enfin reprendre ensemble possession de ces quelques dizaines (trente-deux virgule huit, exactement) de mètres carrés dont nous étions tombés, ensemble, amoureux au début du printemps.
Je me souviens du bonheur de Julie, le jour où nous avons trouvé ce refuge. Elle s'est mise à tourner au milieu de la pièce et elle a dit :
- Que c'est joli !
Comme elle aurait parlé de l'enfant qui déjà lui gommait la taille. Pourtant, il n'y avait pas grand-chose à voir. Juste deux fenêtres et une cheminée. Et l'évier, dans le coin.
- Et puis c'est grand ! a-t-elle encore dit. Ce qu'elle pouvait être jolie, bon sang, dans la lumière qui descendait du toit.
- Ça paraît grand seulement parce que c'est vide, lui ai-je soufflé sur un ton aussi désinvolte que possible, pour ne pas risquer de gâcher son plaisir.
C'est vrai que la pièce a de bonnes dimensions, même si du côté mansardé, on perd un peu de place, forcément. Mais grâce à l'alcôve, le problème de la place du lit, par exemple, s'est tout de suite trouvé réglé de lui-même. En revanche, pour le reste, il y avait tout à faire. À vous couper les bras. Cependant, le bonheur de Julie a suffi à me donner les forces nécessaires. Presque tout Je l'ai vue abaisser le bras vers le cendrier et y écraser la cigarette presque entière. Elle a tourné la tête vers moi. Elle avait dans les yeux des questions d'enfant triste.
- J'ai froid, a dit Alice.
Je me suis levé.
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