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Le jour des corneilles

Couverture du livre Le jour des corneilles

Auteur : Jean-François Beauchemin

Date de saisie : 09/02/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : ALLUSIFS, Montréal, Canada

Prix : 15.00 € / 98.39 F

ISBN : 978-2-922868-59-3

GENCOD : 9782922868593

Sorti le : 28/06/2007


  • La présentation de l'éditeur

Sise au fin fond de la forêt, au-dehors d'un village perdu, une cabane abrite deux êtres saugrenus, hallucinés et farouches : le père Courge et son fils. Ces deux êtres asociaux vivotent en autarcie et le père lit des prophéties dans les astres, s'angoisse devant la mort et se venge cruellement de sa destinée sur son fils alors que celui-ci voit apparaître les morts baignés d'une aura bleutée et interroge sans cesse le fantôme de sa mère. Mais ce qui étonnera le plus, c'est le langage du fils illettré mandé à comparaître en jugement : un verbe inouï, inventif et archaïque qui coule sur les questions existentielles dans une forme sans pareille.

«Le jour des corneilles est un roman d'amour halluciné, un ovni littéraire incendiaire qui brûle les yeux, tourneboule les sens et la morale. Ici, l'horreur flirte avec la grâce. [...] Ce roman-là est requiem et chant d'allégresse, un bouquet de fleurs du mal version XXIe siècle...» Martine Laval, Télérama. «Le jour des corneilles n'est pas un livre plaisant ni complaisant. C'est un roman d'une grande force, plein de bruit et de fureur.»

Marie-Claude Fortin, La Presse.

«Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains...»





  • Les premières lignes

Père était fort charnu. Par tous horizons, on n'avait jamais vu bourgeois aussi muscleux. Mais ce qui me laissait le plus étonné était surtout la puissance et le nerf séjournant en ses chairs. Pour exemple, je dépein­drai premièrement un ouvrage des plus curieux que père accomplit une fois. Par jour de grandes gelures, je le vis se fabriquer mitaines de cette manière : fourrant le bras en une tanière, il grippa coup sur coup une paire de marmottes ventrues et enroupillées. Les assommant par suite du marteau de son poing, il entreprit bientôt de les fendre, puis de les évider. Une fois ce videment accompli à l'aide de ses seuls doigts, père se para les mains des dépouilles, et poursuivit son cours, les paumes bien au chaud maintenant.
Quant aux jambes de père, c'était équivalence de cuissots de rossinant par musclure aussi bien que par endurance à la course. Aussi, nul bourgeois ne pour­chassait la bête mieux que lui, ni ne s'esquivait avec plus d'allure lorsque le cyclone menaçait. Son pied aussi impressionnait par sa surdimension. Quand père avançait sur sente de son marcher appesanti, la fourmi tressautait, le chipmonque chutait de sa bran-chotte, la chenillette là-haut aussi se décrochait de son feuillage et, en leur trou, garennes, marmottes, ratons et belets recevaient plafond sur le casque.
Bref, en toutes portions de sa personne, père était important.
Mais ce corps, quoique baraqué, souffrait en sa partie la plus élevée et souventes fois la plus utile, le casque, d'un trouble étrange : lorsqu'il était entièrement éveillé et même affairé à besognes, père recevait parfois en rêvement la visite de gens qui lui faisaient la conversation, à laquelle il rétorquait avec des mots que je ne lui connaissais guère coutumièrement. Plus alarmants étaient les grognements, gesticulades et agitations de démoniaque accompagnant alors son parler. Mais le pire résidait ailleurs. En effet, les gens de père, quand ils s'emparaient de lui, le forçaient aux actes et missions les plus insensés. Père, comme sous l'empire de quelque magie désastreuse, formait dès lors l'ambition d'exaucer ses gens, ce qui le menait, Monsieur le juge, au-delà des limites raisonnables de l'agissement humain. Forcé à mon tour par père d'agir à ses côtés comme second, j'ai plus d'une fois risqué ma vie en ces équipées, comme vous le concevrez bientôt par mon histoire.
Ça lui était venu, la première fois, dans les heures où mère nous quitta. Ma naissance terminée, mère commença à mourir sur la paillasse, car je lui avais donné ample fil à retordre avant que d'aboutir ici-bas. Père, cependant, avait attendu à l'extérieur de la cabane que mère mette bas, profitant des bonnes heures du jour pour éviscérer un chevrillard achevé par haut matin. Tandis que, né, je hurlai, père entra, me saisit entre ses bras muscleux et me mena bien vite devant l'âtre crépitant. Mère, de son côté, nous quittait si silencieusement que père ne s'avisa de rien. Ce n'est que lorsqu'il me ramena sur paillasse enaccoutré de ma défroque nouvelle et qu'il se tourna finalement vers sa compagne qu'il nota : mère, qu'il adorait telle une pierrette rarissime, avait rendu l'âme.
Ce fut un moment terrible. Chaque bête ou insecte terré en la forêt eût assurément le coeur cassé en escoutant le pleur déversé par père devant la cabane, sans compter ses plaintes et hurlades, répandues bien au-delà du grand hêtre. «Pourquoi ? Pourquoi ?» criaillait-il, pleuroyant, son gros poing rossant une bille, son pied infligeant savates et coups divers aux arbres à l'entour. Mais ni bête, ni végétation, ni pierraille, ni la déesse Lune elle-même ne pouvaient trouver répons à cette question.


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