Auteur : Jean-Pierre Davidts
Illustrateur : Stéphane Jorisch
Date de saisie : 11/07/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : 400 COUPS (QUÉBEC), Montréal, Canada
Collection : Style libre
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-89540-313-5
GENCOD : 9782895403135
Une fable noire sur l'alcoolisme.
Certains lisent l'avenir dans les feuilles de thé. Moi, ce serait plutôt dans les restes d'alcool : les rouges, les bruns, les dorés, caramel ou ambrés, les troubles et les translucides. Encore que ceux-là exigent plus de concentration... Je n'ai jamais demandé à devenir diseur de bonne aventure. Pour parler franchement, cette carrière me pèse, d'autant plus qu'elle est sur le point de mal tourner. Cordonnier bien mal chaussé...
Un soir de vague à l'âme, un commis voyageur alcoolique croque par bravade le ver qui dort, paisible, à l'intérieur de sa bouteille de mescal. Sa vie s'en trouve aussitôt bouleversée. Car notre héros se met à lire l'avenir au fond de son verre. Le hic est que cet avenir n'est pas vraiment rose. Des gens y meurent. Beaucoup même. Un journaliste de la presse à potins flaire de quoi écrire un bon papier. Ensemble, ils tenteront de trouver une solution. Mais est-ce la bonne ?
Le Fond du verre est une aventure qui nous transporte à l'autre bout du monde pour finalement nous faire réaliser que ce qui s'y trouve était bel et bien au fond du verre.
Jean-Pierre Davidts est né à Liège en 1950. Après des études en microbiologie, il troque son microscope pour le petit Robert et entame une carrière de traducteur qui le rapproche de l'écriture. Depuis la publication de son premier livre, en 1995, il récidive périodiquement pour écrire des ouvrages de toute sorte, dont une suite au célèbre Petit Prince de Saint-Exupéry. Il signe ici sa première collaboration avec Les 400 coups.
Après des études et quelques années de travail en graphisme et en design industriel, Stéphane Jorisch se consacre à l'illustration où son talent et sa créativité sont vite reconnus. Il est publié au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Europe. Il a reçu le prix du Gouverneur général en 1993 et a été depuis plusieurs fois finaliste aux prix Christie et du Gouverneur général.
Certains lisent l'avenir dans les feuilles de thé. Moi, ce serait plutôt dans les restes d'alcool : les rouges, les bruns, les dorés, caramel ou ambrés, les troubles et les translucides. Encore que ceux-là exigent plus de concentration... Je n'ai jamais demandé à devenir diseur de bonne aventure. Pour parler franchement, cette carrière me pèse, d'autant plus qu'elle est sur le point de mal tourner. Cordonnier bien mal chaussé...
Tout a commencé dans une de ces casemates en parpaings comme il en pousse tellement le long des routes. Un bar sans autre fenêtre que la lucarne qui aère les chiottes et dont l'éclairage anémique est propice aux coins d'ombre où échanger propos sulfureux et caresses illicites. C'était novembre. Une journée morne et grise, de celles qui vous incitent à rester au lit en vous descendant le moral au ras du zéro absolu. Il pleuvait et la pluie filtrait le peu de clarté qui réussissait à traverser l'épais matelas de nuages. Mon corps peinait de la lassitude de la route parcourue -Internet n'a pas vraiment allégé le sort du commis-voyageur, quoi qu'on pense - et je n'avais qu'une envie : m'en jeter un, sinon plusieurs, derrière la cravate, de préférence ailleurs que dans un de ces bouges où les haut-parleurs vous défoncent les tympans et où des chairs prétendues exotiques ballottent au-dessus de votre whisky. Bref, dans un bar ce qu'il y avait de plus ordinaire où je pourrais m'entretenir en tête-à-tête avec mon verre.
Par malheur, le barman ne m'en laissa pas le temps.
Je tétais mon troisième scotch quand il me demanda si ça me dirait d'essayer une spécialité.
- Quel genre de spécialité ?
- Un truc mexicain. Du mescal, ça s'appelle. C'est mon copain qui l'a rapporté. Y m'en reste quatre doigts. On pourrait partager.
Je haussai les épaules.
- Si ça peut vous faire plaisir.
De sous le zinc, il tira une bouteille. Le verre rayé, moucheté, dépoli par endroits - signe d'un usage répété - et l'étiquette collée de guingois trahissaient la nature artisanale du tord-boyaux. Il posa deux verres devant moi dans lesquels il sépara équitablement le liquide. Et avec la dernière goutte tomba dans le sien ce que je crus d'abord être un résidu de distillerie.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Le ver. Il macère dedans. C'est lui qui donne au mélange son goût et sa couleur. Le parent pauvre de notre poire Williams, quoi. Paraît que si on le croque, c'est le trip assuré.
Il saisit la virgule brune avec une paire de pincettes.
- Vous la jetez ?
- Je préfère des pattes à ma viande. Ça vous tente ? Je haussai les épaules à nouveau.
- Vivons dangereusement.
La crotte de chitine retomba dans son semblant de bocal et il permuta nos verres.
- À la vôtre.
Je le saluai puis nous fîmes cul sec. Une saveur indéfinissable - fumée, bois, cirage - m'emplit la bouche pendant que l'insecte momifié roulait sur ma langue et butait contre mes molaires. Crâneur, j'écartai ces dernières, y calant le corpuscule comme dans un étau avant de refermer la mâchoire. Du condensé de ver gicla entre mes dents. Le formol doit avoir ce goût-là, j'imagine, avec un soupçon d'ammoniaque et de jalapeno pour relever le tout. Je grimaçai.
- Ça ramone sec, pas vrai ? Ma main frappa le comptoir.
- Ouah !
Les larmes brouillaient ma vue. Je respirai un grand coup tandis que le barman s'empressait de me verser de l'eau. Saloperie. Un double scotch chassa finalement le goût de turista qui me collait au palais. Puis d'autres assoiffés entrèrent et mon hôte m'abandonna pour s'occuper d'eux. Je me retrouvai enfin seul avec mon verre.
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