Auteur : Claude Marti
Illustrateur : Paul Moscovino
Date de saisie : 07/07/2007
Genre : Histoire, Géographie
Editeur : Etudes et communication, Le Vigan, France
Collection : Chemins de l'écrit
Prix : 29.50 € / 193.51 F
ISBN : 978-2-911722-08-0
GENCOD : 9782911722080
Sorti le : 20/06/2007
«...Le Montaillou de ce jour de janvier est gris sous un grésil qui annonce la neige, Nous allons par la rue courbe depuis l'église neuve jusqu'au chuintement glacé de la fontaine. Pour l'heure, seul nous accompagne un chien désoeuvré, petite âme mouillée de brume qui s'attache à nos pas. Dis-nous, le chien : sais-tu où se trouvaient les maisons des croyants, les ostalses des Belot, des Riba, des Guilhabat, des Maurs, des Bayle, des Mauri et la demeure de Pons Clergue où Pierre Authié avait coutume défaire halte ? Le village, jadis regroupé autour du château, est redescendu à mi-pente. Là-haut, les archéologues fouillent à la petite cuillère des souvenirs en pointillés...»
Depuis le Languedoc jusqu'aux confins de la Catalogne, Claude Marti-Salazar nous emmène avec lui par les chemins où les Bons hommes portaient la parole cathare...
...Au long de cette déambulation, tels des éclats de lumière filtrant à travers une mémoire parcourue de nuages, les visions aquarellées de Paul Moscovino saisissent, elles aussi, des vérités forgées par le regard.
La cité de Carcassonne
Voilà donc qu'aujourd'hui je file vers Ciutat. À pied, comme avant, comme toujours, par le Pont-vieux qui s'arc-boute au-dessus du fleuve Aude. Le vent me prend dès la première arche. Car ici, c'est le vent qui t'accueille le vent qui commande. Il te transporte ou te repousse, il te donne des ailes ou coule tes semelles dans le plomb, c'est selon qui a pris la main : le cers accouru depuis l'océan, ou bien le marin jailli de la Méditerranée. Le cers, le marin : ils étaient là bien avant que les ibéro-méditerranéens ne plantent leurs enclos et leurs premières cabanes là-haut, sur le roc surplombant le fleuve. Cers-marin, à toi, à moi. Des millions d'années à se jouer bataille au-dessus du passage qui, par le Lauragais, va de l'Atlantique à la margranda. Sans trêve ni pause, rage au bec. Ici, c'est le vent qui commande. Il est le maître de la lumière. Le soleil propose les fondamentales, mais c'est lui, le vent qui tient les pinceaux. Sous la dualité des souffles existent deux villes-forteresse. Vent marin, et voilà l'une, chapeautée de brume, tavelée de mousse, gothique, âpre, coupante, austère, toute roide sous son armure de grès sombre. Vent de cers, et voilà l'autre, posée comme un rêve d'orient sur le djebel des Corbières, lissée de cuivre pâle, riche comme une enluminure persane, tiède comme un gâteau de miel.
Allons. Pour moi qui suis de cette ville, montar a ciutat c'est mettre mes pas dans de très anciennes traces, suivre l'empreinte gravée en creux par les allers-retours de ma propre vie. Combien de fois ai-je pris les chemins qui mènent à Cité ? Impossible décompte. L'image de la ville-haute balise mon temps vécu depuis les premiers plis de ma mémoire...
J'y montais avec mon papet, inaltérable républicain des Espagnes. Nous nous arrêtions au milieu du pont, pour le regard. Prends le temps et observe, me disait-il : il n'y a dans le monde de ville pareille à celle-ci. Même pas Aigues-Mortes, même pas Avila. Tu sais pourquoi ? Parce que cette Cité que tu vois là-haut, quillée sur le rocher, est le plus long chantier du monde. Ce sont les Romains qui ont donné les premiers coups de pioche, et les travaux durent encore, il faut sans cesse consolider, réparer, colmater, Asseoir le gros oeuvre a coûté mille ans. Tu te rends compte combien de mineurs il a fallu pour tirer les rocs des collines de Pech-Mari ? Combien de tailleurs de pierre pour en faire des blocs réguliers, combien de maçons pour les assembler, combien de charpentiers pour la fusterié, combien de manoeuvres pour tout transporter ? Sans ces ouvriers, il n'y aurait là-haut que des genêts, des chênes verts et des garrouilles à pousser entre les cailloux...
- Ils étaient d'ici, papet ?
- Ils étaient de partout, «ninet».
Venus avec le soleil levant, avec le vent du sud, avec le marin, avec le cers. Ils s'étaient mis au voyage parce que chez eux il faisait trop froid, trop faim ou trop peur. Ou bien tout simplement pour se changer de paysage ! Et voilà. Chacun des peuples qui ont posé ici leur sac pour ne plus repartir a fait sa part de murailles, sa part de tours, sa part de créneaux. Chacun avec ses outils et sa manière... et chacun dans sa langue ! Les tours petites, là-bas, sur la gauche parlent latin et un peu goth et peut-être même un peu arabe. Les murs du château, eux, parlent languedocien, et toutes les énormes fortifications, les Narbonnaises, la Bade, le Tréseau parlent en français de l'ancienne époque, celle où les papes et les rois de France ont pris Carcassonne.
Moi, je les voyais, ces travailleurs, les Romains, les Goths, les Languedociens... Ils se faisaient passer les pelles et les truelles, ils collaient les blocs de grès avec du ciment et quelquefois ils intercalaient un rang de briques pour que ce soit plus joli. Le soir, ils se faisaient rôtir des moutons entiers sur des braises de souches et de sarments, puis ils mangeaient assis en rond sur l'herbe des lices en buvant du rancio éclairci à l'eau de source de la Font-granda. À la nuit, le jeune vicomte Trencavel venait leur dire le bonsoir : «Cossi vas Joan, cossi vas Peire ?» Il les connaissait tous par leur petit nom.
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