Auteur : Jean-Marie Chevrier
Date de saisie : 28/09/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Albin Michel, Paris, France
Collection : Romans français
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-226-17959-3
GENCOD : 9782226179593
«Il découvrit combien mourir était facile dans la mesure où celui qui mourait n'était pas le vivant qui l'avait précédé.»
Jean-Marie Chevrier est l'auteur de quatre romans, Zizim ou l'Epopée tragique d'un prince ottoman (1993), Une saison de pierre (1995), La seconde vie (2000) et Le Navire aux chimères (2004) publiés aux Editions Albin Michel.
Un exercice médical
L'apparition des symptômes avait coïncidé avec la fin de son exercice professionnel. Il avait, par lassitude morale, anticipé de quelques années son départ à la retraite et n'avait guère plus de soixante ans quand il décida de quitter Paris, abandonnant une position sociale apparente dès le hall de l'immeuble où il consultait, dans la partie haussmannienne du XVIIe arrondissement, opérant ainsi une sélection de classe dans les pathologies et les réponses à leur donner. Le bâtiment était d'une belle assise bourgeoise. La double porte massive laquée vert bouteille s'ouvrait, au-delà d'un pavement de travertin, sur une seconde, vitrée de miroirs biseautés sur chanfrein de fer noir. Après, on tournait à droite, une porte encore jusqu'au tapis de l'escalier, ramages de rouge et de vert qui menaient au premier étage le long d'une rampe de cuivre. C'est là qu'il exerçait. Pas de plaque. Les initiales seulement. Il fallait savoir. Les patientes se murmuraient l'adresse pour leurs jambes, quand les couleuvres des veines s'enroulaient à leurs mollets, étreignaient leurs cuisses variqueuses. Rien chez lui n'évoquait la médecine, ni verre ni métal. Dans la salle d'attente on plongeait dans des canapés de cuir, sous des tableaux bitumeux. Un piano noir, fermé, avec la partition d'Alborada del Gracioso, comme abandonnée par un musicien dérangé en cours d'interprétation.
Il écoutait les plaintes à l'abri du bureau, griffonnait des notes d'une écriture haute, sur du vergé à cent soixante grammes. Quand il intervenait, c'était derrière le triptyque d'un paravent à volets nacrés de l'école Boulle. Il se lavait les mains soigneusement avant d'enfiler ses gants. Il n'aimait pas l'usage de ses mains sur les corps malades. Il les observait tout en les frottant d'un savon doux, dans l'attente de les voir fondre, disparaître avec l'eau, happées par la bonde du lavabo. Mais il s'en servait avec douceur et compétence, au service d'un acquis professionnel irréprochable, et nul n'aurait pu se douter qu'il s'estimait incompétent, faussaire et usurpateur tandis qu'il paraphait ses ordonnances.
Il n'avait, dans son cabinet de consultation, que peu de notion du jour ; il travaillait les rideaux tirés dans des lumières d'alcôve, des pénombres de bordel.
Copyright : Studio 108 2004-2009 - Informations légales - Vous êtes éditeur ?
Programmation : Olf Software - Infographie, XHTML/CSS : Gravelet Multimédia - Graphisme : Richard Paoli