Auteur : Jean-Claude Derey
Date de saisie : 03/07/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Rocher, Monaco, France
Collection : Littérature
Prix : 18.00 € / 118.07 F
ISBN : 978-2-268-06252-5
GENCOD : 9782268062525
Sorti le : 21/06/2007
La Pluie des mangues
La pluie des mangues ! Nous attendions avec impatience cette pluie fine qui ne tombait que quelques minutes par an, au coeur de la saison sèche. Elle donnait une saveur incomparable à la chair des mangues et déposait aussi au fond de nous la nostalgie d'une pureté point tout à fait envolée. Parfois elle manquait au rendez-vous. Nous nous sentions alors orphelins. Dieu, cette année-là, nous avait oubliés...
La vie est une histoire d'amour. Enfin... on lui court après !
Du haut de ses douze ans présumés, Samba va être le témoin de la passion absolue de Biaise, de retour en Papouasie, pour Charlotte, la jeune Canadienne membre de cette tribu qui se lave avec du sable, se sèche avec de l'eau et promet du bonheur en guise de malheur.
«Qu'est-ce que l'amour ?» s'inquiète Samba. «C'est la maladie des Blancs ! tonne M. Macalou, le marabout de la rue Mandar. Attrape plutôt le choléra. Au moins, on a les médicaments !» Pour Siam l'hindou, lui qui sait tout avec son troisième oeil frontal : «L'amour est une perle musicale et Carnivore qui dévore ta chair à en hurler, mais sa musique est si belle que tu ne peux plus t'en passer !»
Samba lui aussi est condamné à aimer, comme les Blancs, les Jaunes et les Verts, et les hiboux qui vont deux par deux. Et à espérer, dans son arbre, la pluie des mangues pour enfin apaiser son âme.
Entre deux équipées qui le mènent de la Patagonie à la Papouasie, en empruntant la steppe mongole, Jean-Claude Derey vit entre le Berry et la Crète. Il a publié à ce jour dix-sept romans.
C'est décidé, je ne descendrai pas de mon marronnier. Je vais attendre six mois, un an, qui sait.
Le ciel me pèse avec ses messes basses, avec ses nuages. L'hiver me tient au frais dans mon arbre. Les passants montent et descendent le boulevard Saint-Michel, personne ne songe à lever le nez.
Je suis un petit nègre de douze ans présumés caché dans un arbre.
Les heures, comme des aiguilles, me tricotent de drôles de pensées. M. Macalou était le seul être sur terre à pouvoir m'aider. Mais il vient de rentrer au village, dans sa tribu, en boubou orange imprimé du visage du président. «Je ne peux plus vieillir, mon petit Samba», s'est-il excusé en m'abandonnant. Il s'en est retourné au bord du marigot, comme ces poissons qui ont vagabondé dans les océans avant de revenir crever dans le ruisseau où ils sont nés.
Les hommes, c'est comme les poissons. Font trois petits tours.
Les idées sont des mangues. Il faut plonger ses dents dans la chair profonde pour saisir une bouchée vraie.
Biaise n'a rien compris à cette fille qui venait du froid. Lui, l'homme du Sud, avec ses dents si blanches dans sa face de pirate boucané, ses fous rires pour le plaisir de rire, cette belle insouciance qui lui servait de passeport au royaume des vivants. Lui aussi m'a quitté comme une petite fumée.
Sur mon perchoir, je dévisage les passants au cas où Biaise surgirait brusquement du trottoir.
Icare me tient compagnie. Il me tolère depuis deux nuits que je niche dans son abri. Je crois qu'il m'a enfin accepté. Au début, il poussait des cris terribles, bien vinaigrés, comme un aigle raté, avant de jouer les indifférents. Maintenant, matin et soir, il m'offre de petits vers jaunes à pois rouges qu'il traque au jardin du Luxembourg, au-dessus du boulevard. Un endroit bien étrange, entre nous, avec des arbres en prison. Des tiges de fer enserrent les troncs, au cas où l'envie les prendrait de jouer la fille de l'air.
Les toubabous, je veux dire les Blancs, sont des fous. Non contents de jouer les matons avec les arbres, ils coulent du béton sur la terre pour la cacher. Au village, ils ne me croiront jamais. Ils me diront : «Hamidou Samba, tu racontes encore des histoires !»
Nous nous tenons chaud, le moineau Icare et moi. C'est mon unique, avec son bec jaune, ses yeux vert émeraude. Le regard d'un moineau est difficile à déchiffrer. Le monde est plein de lance-pierres et de chats perchés. Mettez-vous à sa place. Forcément, vous garderiez les yeux fermés.
Si un jour je descends de mon marronnier, j'écrirai comme Biaise, des centaines de pages sur l'amour, dans un coeur d'oiseau. Personne n'a encore raconté un truc sensé sur ces acrobates. Il faut vivre avec eux, bec contre bec, sinon on n'écrit que des bêtises. Comme ces écrivains qui s'encagent chez nous trois semaines, dans des hôtels climatisés, pour nous observer à la jumelle. Ensuite, ils troussent une histoire authentique, au coin de la cheminée. Ils décrochent le Goncourt et avouent même qu'ils ne sont qu'à moitié initiés, faute de temps ! Les spécialistes de l'Afrique profonde ! enrageait Biaise, intarissables sur nos mentalités, incollables sur le Nègre ! C'est bien simple, c'est comme s'ils nous avaient faits, avec leurs bedaines molles et leurs couilles qui sonnent le glas !
Icare est l'enfant qui a volé trop près du soleil. Fatalement, il est tombé dans la mer. Mais, entre-temps, il a connu l'ivresse de planer ! Tous les enfants devraient s'appeler Icare. Et certains adultes aussi, sévèrement sélectionnés, parce que c'est un nom très difficile à porter. Quand l'envie s'en va, le nom vous habille comme un faux nez. Imaginez la bobine d'un comptable qui s'appellerait Icare. Personne n'en voudrait ! Les chiffres sous sa plume auraient un air suspect. Direction l'A.N.P.E., allez roule !
Icare aime nicher dans mes cheveux. Ses chatouilles me distraient d'un monde sombre où j'use les yeux sur des milliers de visages qui grouillent sur les trottoirs.
Biaise me manque terriblement. Nous étions si proches. Il m'a tout appris. En six mois, le temps d'une saison sèche.
Le temps des toubabous est si différent de chez nous... au village, on en fait un cure-dent. Les Blancs saucissonnent du matin au soir. Et la queue de la nuit aussi. Chaque heure s'étend sur un billot pour être découpée en tranches si fines qu'elles vous restent entre les doigts. Qu'est-ce qu'on peut bien faire de ce temps-là, dites-moi !
Il faut en prendre son parti.
Icare m'écoute divaguer. Ma tête est son nid. Mon monologue le berce, mes mots jouent à saute-mouton. H dort déjà. Je chuchote, à cause des flics qui poussent comme des champignons bleus autour de la fontaine Saint-Michel. Icare rêve de printemps et d'arbres en liberté et d'un air doux, si clair qu'on voit venir de loin son dessert.
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