Auteur : Yolande Geadah
Date de saisie : 03/07/2007
Genre : Sociologie, Société
Editeur : VLB ÉDITEUR, Montréal, Canada
Prix : 13.85 € / 90.85 F
ISBN : 978-2-89005-999-3
GENCOD : 9782890059993
Sorti le : 14/06/2007
Dans le débat actuel sur les accommodements raisonnables, on oublie trop souvent que cette question ne concerne pas seulement les libertés individuelles. Elle met aussi en cause la possibilité même de maintenir un espace public commun. Si jusqu'ici on s'en est remis aux tribunaux pour décider de ce qui était acceptable ou non des demandes d'accommodement, on se rend bien compte aujourd'hui que cette approche juridique ne suffit pas. Une réflexion collective sur les exigences du vivre ensemble au-delà de ce que le droit permet est donc nécessaire. Cette question est aussi une question politique.
Cet essai s'adresse aux citoyens et citoyennes de toutes les cultures et religions, aux défenseurs des droits humains, aux hommes et aux femmes politiques, et aux représentants des institutions et des médias. Il dégage les lignes directrices qui devraient guider l'action des responsables des services publics et des organismes de la société civile, quand ils sont confrontés à des revendications émanant de diverses communautés ethnico-religieuses.
D'origine égyptienne, Yolande Geadah vit au Québec depuis quarante ans. Elle travaille dans le domaine du développement international et des relations interculturelles. Elle a déjà publié Femmes voilées, intégrismes démasqués et La prostitution : un métier comme un autre ? chez VLB éditeur.
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Préciser la notion d'accommodement raisonnable
La diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres.
Descartes
Vu la confusion entourant le sens du terme «accommodement», souvent utilisé dans un sens différent de celui qu'on lui accorde en droit, il importe de commencer par distinguer clairement le sens commun du sens juridique de ce terme.
Selon le Petit Robert, un accommodement est «un arrangement convenable» ou encore «un accord ou un compromis à l'amiable». Le terme «raisonnable», lui, signifie bien évidemment «conforme à la raison». Toutefois, ce qui paraît raisonnable pour l'un ne l'est pas nécessairement pour l'autre, suivant les valeurs de chacun et les contextes d'application.
Sur le plan juridique, le concept implique qu'il y a obligation d'accommodement raisonnable de la part de l'employeur ou d'une institution, quand des normes ou des pratiques ont sur un individu un impact discriminatoire fondé sur la race, l'origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l'âge ou les déficiences mentales ou physiques.
On voit donc se dessiner, dès le départ, une contradiction entre le sens commun et le sens juridique du terme. Si un accommodement signifie un «compromis à l'amiable», il ne s'agit donc pas d'une obligation juridique, et si on ajoute «raisonnable», il peut difficilement s'appliquer à des croyances religieuses qui font appel au dogme de la foi et non à la raison. Par conséquent, l'utilisation même de cette terminologie au plan juridique est ambiguë.
L'origine de la notion juridique
C'est en 1985 que la notion d'accommodement raisonnable fit son apparition pour la première fois en droit canadien. Dans une décision qui fit jurisprudence, la Cour suprême reconnaissait qu'une norme d'apparence neutre pouvait avoir un impact discriminatoire sur une employée si elle était incompatible avec sa pratique religieuse. Il s'agit du cas d'une vendeuse dans un grand magasin Sears qui avait adhéré à l'Eglise universelle de Dieu dont les préceptes interdisent de travailler le samedi. Devant l'impossibilité de concilier son horaire avec sa pratique religieuse, l'employeur la relégua à un statut d'employée occasionnelle. La plaignante contesta cette décision devant les tribunaux, alléguant que ce changement de statut constituait un acte de discrimination fondée sur la religion. Elle obtint gain de cause et l'employeur fut tenu de prendre des mesures d'accommodement en modifiant son horaire de travail.
Ce jugement est à l'origine des décisions subséquentes favorables à l'expression des croyances religieuses dans la sphère publique. Selon l'interprétation juridique qui prévaut à ce jour, il y a obligation d'accommodement de la part des institutions et des entreprises pour éviter la discrimination à l'endroit d'un individu sur la base de ses croyances religieuses. De plus, cette obligation est à sens unique : elle incombe uniquement à l'employeur ou à l'institution et non à l'individu.
Comme le souligne Me Bosset, l'obligation d'accommodement trouve sa limite au plan juridique dans la notion de «contrainte excessive», qui renvoie aux limites financières et matérielles qu'impose l'accommodement, à la perturbation du fonctionnement de l'entreprise ou de l'institution qu'il pourrait provoquer, et à l'atteinte aux droits d'autrui. Il précise également que «les accommodements se font sur la base de droits individuels et ne constituent pas des droits collectifs reconnus aux groupes religieux».
Malgré cette dernière précision, on constate que l'accommodement accordé à titre individuel a un effet d'entraînement. Il finit par établir une norme sociale s'appliquant au groupe religieux. L'obligation d'accommodement, initialement élaborée dans le cadre des rapports entre employé et employeur, s'est vite étendue à la sphère publique, dans le cadre des institutions et des services publics. Or, jusqu'ici, les seules limites reconnues à l'obligation d'accommodement ne concernent que les contraintes excessives, du point de vue de l'employeur ou de l'institution, ce qui ne permet pas de tenir compte des droits collectifs ni d'autres enjeux sociaux importants.
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