Auteur : Hugo Boris
Date de saisie : 12/08/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Belfond, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-7144-4249-9
GENCOD : 9782714442499
La Délégation norvégienne
Est-ce l'alcool en carafon, le cuir brun, le mobilier vieux chêne, le feu qui crépite dans la cheminée ? Ce climat anglais où l'on s'assassine en grignotant des scones et en buvant du thé ? Il lui semble que chaque chose est bien à sa place, que chaque personne autour de cette table est un peu trop racée pour être honnête. S'appelle-t-on Ethel Brakefield dans la vie ? Ou Emst von Sydow ? Ou même Lucas Cranach ?
Un relais de chasse absent de tous les guides spécialisés. Cinq hommes, deux femmes, qui viennent des quatre coins de l'Europe et ne se connaissent pas. Sept chasseurs pris par la neige, qui doivent se défendre du froid, de la faim, de la paranoïa qui les guette. Prisonniers ? D'une île à la rigueur, mais d'une forêt ? Ils le sont pourtant, serrés par les arbres, piégés par la neige. L'un d'eux commence à douter : et s'ils n'étaient pas victimes du hasard, de la malchance ?
Au fil des pages, René Derain acquiert la conviction qu'il est condamné, qu'il va mourir. Non pas de froid, de fatigue, de gangrène ; il sera assassiné. Il sent, dans son dos, le souffle d'une intelligence. Il sait qu'ils sont devenus de vulgaires pantins. Et que le piège ne demande qu'à se refermer.
Un style vif et moderne, des personnages énigmatiques et ambivalents, La Délégation norvégienne est un roman fantastique au climat lourd et oppressant. Une mise en abyme vertigineuse !
Né à Paris, Hugo Boris a vingt-sept ans. Son premier roman, Le Baiser dans la nuque (Belfond, 2005 ; Pocket, 2007), a été sélectionné pour le festival de Chambéry et a remporté le prix Emmanuel-Roblès, remis par les membres du jury Concourt. Diplômé de l'École nationale supérieure Louis-Lumière, il est également assistant réalisateur.
Le dernier cahier de ce livre n'est pas massicoté. Il ne s'agit pas d'un défaut de fabrication.
La forêt fuit lentement de chaque côté de la route.
René Derain n'a pas croisé une voiture depuis plus de trois heures. Il conduit à vitesse constante, moins vite qu'il ne le pourrait, avec la peur du gibier déboulant sur le bitume. Il roule depuis hier entre deux murs de sapins noirs. Le mouvement des arbres s'inverse dans le miroir des rétroviseurs. En jetant un oeil de part et d'autre, il a parfois l'illusion que la forêt, ouverte par le mouvement du véhicule, se referme derrière lui.
Il se penche, attrape le paquet d'Amsterdamer sur le tableau de bord. Les yeux fixés sur la route, il donne un coup de langue sur la bande de papier gommé. D'un demi-tour de manivelle, il ouvre la vitre, se débarrasse des bribes de tabac éparpillées sur son pull. Les mains jumelées au sommet du volant, il regarde devant lui, loin, la cigarette plantée au coin de la bouche, oubliée là. Il ferme doucement les paupières pour éviter le filet de fumée. Il pense : je fume comme un routier. C'est sûrement comme ça que doivent fumer les routiers.
Par désoeuvrement, il allume encore la radio. Les ondes ne lui apportent plus que de méchants crépitements, un souffle de forge zébré de sifflements aigus. Il balaye la bande passante, revient, s'arrête. Il a cru entendre deux notes consécutives, de la musique peut-être ? Il joue sur le potar, affine le réglage avec un doigté de chirurgien, un air de gravité qui lui met le sourire aux lèvres. Comme si quelque chose de très important allait se dire, comme si, sur les grandes ondes, les Français allaient parler aux Français.
Les arbres défilent, égrenés par le mouvement. À intervalles réguliers, Derain longe des stères de billes écorcées, empilées les unes sur les autres sur le côté de la route. Vus de profil, les rondins alignés forment des alvéoles de bois blond, dessinent l'image d'une gigantesque ruche.
La bouche pleine de fumée, il écrase le mégot dans le tiroir du cendrier, pose ses deux coudes sur la face interne du volant, enferme son front dans ses mains. Il reste là immobile, aveugle, comme s'il n'était pas dans cette voiture, comme s'il n'était pas sur cette ligne droite.
Jetés sur le siège avant, il y a ses clefs, son passeport, des cartes routières crevées aux pliures, un paquet de biscuits acheté en route sur lequel est écrit : SPECULOOS BEHOORT TOT DE FAMILIE VAN DE PEPERKOEK. À l'arrière, son chien se plaint doucement. Il n'a pas fait de halte depuis longtemps.
Le paysage ralentit brusquement.
Derain pose pied à terre, déplie son imposante carcasse et fait quelque pas en titubant, ivre de conduite. Il n'a même pas pris la peine de se ranger sur le bas-côté. Il s'est contenté d'arrêter le break au milieu de la route.
Il contourne le véhicule, ouvre le coffre de la vieille 404. Son chien saute d'un bond hors de l'habitacle, le poil fou. Il fait quelques voltes, tout feu tout flamme, fait cliqueter ses griffes sur le macadam. Les pattes tendues en avant, il bâille en s'étirant, les reins cambrés. Pour un peu, on croirait que c'est lui qui vient de se taper quatre cents bornes d'une traite. Il est gonflé, mais qu'il est gonflé, pense Derain.
Dans la voiture, les damnés chuchotent encore. Derain les entend crachoter, haleter, s'énerver. Il revient vers le break, tend le bras, coupe la radio.
Le silence s'installe brutalement. Un silence angoissant, de ceux qui empêchent de dormir la première nuit, à la campagne.
Les arbres serrés sont plus sombres encore, maintenant qu'il les regarde de près. Il ne voit des gigantesques résineux que la partie basse. C'est une forêt serrée où le soleil ne doit pas donner beaucoup.
Il n'y a pas un souffle de vent. Même son chien s'est tu.
Il y a dans l'air une odeur de racine, de terre, de résine.
La forêt se perd dans l'ombre.
Derain ressent le besoin de s'agenouiller, de sentir dans sa main la matière granuleuse de la route. Il y a eu des hommes pour étaler ce goudron.
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