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Les forges de Syam

Couverture du livre Les forges de Syam

Auteur : Pierre Bergounioux

Date de saisie : 17/07/2007

Genre : Histoire

Editeur : Verdier, Lagrasse, Aude

Collection : Verdier poche

Prix : 5.80 € / 38.05 F

ISBN : 978-2-86432-505-5

GENCOD : 9782864325055


  • La présentation de l'éditeur

Cela fait quatre siècles que l'on forge à Syam, en dépit des lois, bien plus dures que le fer, qui régissent l'activité économique.

Une poignée d'hommes dansent le feu de part et d'autre du laminoir. Ici le temps a marché sur place. La vie s'obstine, portée par le travail.

La singulière étrangeté du lieu vient de ce qu'il tient ensemble les contraires, l'eau et le feu, le mouvement et l'immobilité, la permanence et le changement, l'universel et le local, le présent et le passé.



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  • Les premières lignes

Il faudrait avoir la tête ailleurs pour prendre la D127 à la sortie de Champagnole ou s'engager sur la 279 lorsqu'on s'y rend par la Nationale 5 à partir de Saint-Laurent-en-Grandvaux. On ne l'a jamais à ce point-là. C'est pourquoi on ne sait généralement pas qu'il existe des forges à l'intersection de ces voies secondaires ou, si l'on préfère, au confluent de la Saine et de l'Ain, à Syam. Si toutefois, par distraction ou désoeuvrement, on s'écarte des artères qui drainent en rouge, sur les cartes, la circulation du pays, on risque fort de passer sans rien voir. Et même si l'on voit quelque chose, on a toutes les chances d'ignorer ce que c'est.

Supposons donc que, par inadvertance ou délibérément, on se soit égaré dans ces parages. La route sinue entre d'abruptes parois de roche claire qui tire, avec l'éloignement, sur le bleu. Il faut faire attention. La chaussée est étroite. Une rivière, en contrebas, dont elle épouse le tracé, accroche des reflets, répand de la lumière entre les arbres. À peine a-t-on contourné la pile en maçonnerie d'un viaduc au tablier de fer qu'on atteint un petit pont jeté sur un autre cours d'eau - l'Ain - qui se joint au premier. Ce sont des esprits d'un autre âge qui ont dessiné puis construit l'ouvrage. Celui-ci, outre qu'il est peu large, accuse à mi-longueur, entre les deux arches, un curieux changement de direction. Il semblait devoir mener droit à un groupe de volumineuses bâtisses percées d'innombrables fenêtres mais se ravise et oblique brusquement à droite. La route, dès qu'elle prend pied sur l'autre rive, prolonge le mouvement de torsion amorcé par le pont et l'on est expédié plein sud quand on pensait benoîtement continuer en est. La raison en est qu'un escarpement rocheux est venu se mettre en travers du chemin et que la route en est réduite à emprunter le passage que s'est frayé la rivière. Des esprits d'un autre âge, disait-on, à propos de l'ouvrage. Oui, d'avant l'automobile, le béton précontraint, la vitesse. C'est à l'homme qui marche, au pas traînant des boeufs que songeaient ceux qui taillèrent soigneusement les moellons de calcaire et ne virent pas d'inconvénient à modifier l'axe du pont à mi-longueur. Le résultat, c'est qu'on est pris à contre-pied et qu'on n'est pas sorti d'affaire lorsqu'on a évité de percuter le parapet opposé - certains n'y ont pas réussi puisqu'une partie a été refaite tout récemment. Il s'agit maintenant de braquer à fond pour garder le contact avec la chaussée qui a délaissé le lit de la Saine pour se jeter dans celui de l'Ain. La consé­quence de ces caprices, c'est que la conduite absorbe l'attention et qu'il n'en reste guère pour ce qu'il y a autour.

C'aura été l'affaire d'à peine deux cents mètres - une dizaine de secondes - entre un mur que dominent les maisons riches en fenêtres, l'une d'un jaune excessif dans le gris très doux du paysage, deux petits pavillons comme on en voit à l'entrée des châteaux, à gauche et, à droite, un entassement de toitures de tuiles que surmontent une cheminée en fer et un clocheton de zinc. Déjà, la route sort de la chicane. La rivière s'en va de son côté. Le talus, de l'autre, perd de son âpreté. On devinera peut-être encore, à gauche, à travers les arbres nus de l'hiver finissant, une construction massive, cubique, du même jaune insolite que celle qui dominait le pont et ce sera de nouveau le vide cloisonné, au large, de falaises soutachées de bleu, coiffées de bois.


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