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Puissances du verbe : écriture et chamanisme

Couverture du livre Puissances du verbe : écriture et chamanisme

Auteur : Guillaume Asselin | Pierre Ouellet

Date de saisie : 27/06/2007

Genre : Sociologie, Société

Editeur : VLB ÉDITEUR, Montréal, Canada

Collection : Le Soi et l'autre

Prix : 42.65 € / 279.77 F

ISBN : 978-2-89005-987-0

GENCOD : 9782890059870

Sorti le : 13/06/2007

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  • La présentation de l'éditeur

«Gardien de la métamorphose», «agitateur du souffle», «chevaucheur de frontières», le chamane a reçu toutes les définitions : aucune ne l'enferme dans un rôle précis ou une fonction unique. Comme l'écrivain, il n'est ni grand prêtre, ni, chef, ni médecin, et encore moins le sage ou le savant, mais il vit dans son corps et dans sa voix l'indistinction de ces multiples rôles, comme s'il se projetait avant leur avènement, à l'origine du verbe et de la chair, tout comme nous nous situons après, dans cette nouvelle indistinction que laissent les cendres et les ruines. Il n'y a pas de guérison, pas de sagesse, pas de vérité absolue, aucun pouvoir véritable auquel on puisse se raccrocher sous la forme d'un vieil espoir à raviver, d'une mémoire à ranimer, mais il nous reste, héritée du chamanisme le plus archaïque, l'anima spé­cifique à la parole humaine, la vivacité et la vitalité de notre voix, ne serait-ce que ^ pour geindre ou pour crier, exorciser k et témoigner.
Écrivains et penseurs, du Québec, de France, de Belgique et des États-Unis, croisent ici leurs points de vue multiples sur l'expérience «chamanique» de la parole, en mettant en lumière son efficience symbolique dans un contexte où les «puissances du verbe» semblent de plus en plus remises en cause par les Pouvoirs de toutes sortes, de la technoscience à la théocratie.

Avec Serge Pey, Antoine Volodine, Marcel Moreau, Éric Clémens, Yves di Manno, Jérôme Rothenberg, Alain Fleischer, Jean-Pierre Vidal, Karine Drolet, Jonathan Lamy, Philippe Beck, Jean-Marc Desgent, Christine Palmiéri, Michaël La Chance, Richard Robertson, Cindy Dumais, Guillaume Asselin et Pierre Ouellet.





  • Les premières lignes

Pierre Ouellet
LA PAROLE ÉMISSAIRE

Présentation

Chamanisme est un mot magique. Plus qu'une image, plus qu'un simple nom renvoyant à une forme de magie, il est un véritable talisman : il porte en lui son propre principe. Il suffit de prononcer ce mot pour éveiller nos sens et notre conscience plus ou moins endormis aux rêves les plus insensés qu'il provoque ou qu'il suscite. Le mot chamane «incarne» ce qu'il nomme : il fait ce qu'il dit. Il a son efficience propre : un pouvoir, une puissance, une «efficacité symbolique». Plus qu'une forme ou une figure, il est une «force formatrice» : il fabrique, façonne, agit, produit ses propres effets sur la conscience, crée ou donne vie à la chose même qu'il désigne. Bref, il est poiétique de part en part : sa seule énonciation fait naître ou apparaître devant soi le monde quasi invraisemblable dont il parle.
Il a eu un tel impact sur les ethnologues et les anthropologues des premiers temps qu'ils l'ont tout de suite adopté des Toungouses et des Tchouktches d'Asie Centrale pour lui faire dire tout ce qui dans les sociétés traditionnelles, de l'Oural à l'Amazone, de l'Ungava à la Terre de feu, échappe aux formes occidentales de rationalité. Son étymologie semble multiple : si Littré, d'abord, puis Van Gennep et de nombreux chercheurs jusqu'à Mircea Eliade dans les années 1950, en font remonter l'origine au sanscrit sramanas ou shramana, et si d'autres encore, plus récemment, le rattachent de manière plus spécifique au mot toungouse xaman, certains affirment qu'il a pu transiter, par la langue pâli, de l'Inde jusqu'à la Mongolie puis à la Sibérie, transportant ainsi la vieille racine sanskrite ça, qui renvoie à la fois à la connaissance et à la divination, entre sagesse et religion, jusque dans les lointaines régions d'Asie où elle a pu donner naissance à toute une famille de mots dénotant l'acte de «s'agiter, bondir, danser» de même que l'activité de «chanter, psalmodier, musiquer», comme si la danse et le chant- le mouvement ou l'agitation du corps et de la langue, le trouble ou l'animation de la parole et de la chair- avaient à voir avec cette drôle de conjonction (à l'origine, peut-être, de toute pensée et de toute sapience) entre le croire et le savoir, entre une sorte de foi aveugle ou de confiance infinie et une espèce de clairvoyance de l'esprit, d'hyper-lucidité de la conscience, qu'on a voulu quant à nous séparer radicalement en science et religion, comme les grecs l'avaient fait en logos et muthos.

LE CHAINON MANQUANT

Ces mystérieuses voyageries du mot chamane, qu'elles soient réelles ou imaginaires, nous font voyager à notre tour dans un univers de sens et de valeurs où les grands distinguos de la pensée du cogito se trouvent d'emblée remis en cause : science et croyance ne sont peut-être pas si éloignées l'une de l'autre que la Raison nous l'a fait «croire» depuis les Lumières. Elles communiquent souterrainement par les multiples ramifications des «sens» qui irradient la chair et la langue de tout ego, même s'il fonde et forge sa propre conscience, rationnelle et spirituelle, sur leur farouche dénégation. Le double refoulé de la rationalité et de la religiosité n'est-il pas en effet le corps et la parole, la chair et la voix, le corps parlant et la langue charnelle que le chamane incarne doublement dans la danse et le chant jusqu'à la transe et à l'extase pour mettre en rapport intime, mais tendu à l'extrême, foi aveugle et clairvoyance de l'esprit ? Le chaînon manquant et continuellement manqué entre la science et la croyance telles que nous les concevons réside préci­sément dans ce noeud ou cette boucle du corps chantant et de la parole dansante que le chamane met en jeu pour lier, délier et relier les multiples ficelles du savoir humain, du savoir vivant, de la connaissance incarnée, de la conscience manifeste, qui échappe à l'idéalité ou à l'abstraction des lois et des dogmes, des théories et des préceptes, des épistémologies et des idéologies, pour s'incorporer dans le souffle et la chair de l'homme dont le chamanisme fait le support et le médium d'une sagesse qui ne néglige aucune des facultés de l'âme, comme dirait Kant, de l'entendement à la raison pratique en passant par le jugement de goût- on dirait quant à nous de l'épistémique à l'éthique (ou au politique) en passant par l'esthétique. En passant seulement ? L'esthétique ou l'aisthèsis, cette connaissance vive, par les sens externes et internes - par le corps, jusque dans son extériorité la plus excentrique, et par la parole, jusque dans son intériorité la plus extatique -, n'est-elle pas davantage qu'un simple passage ? N'est-elle pas le mot de passe lui-même qui permet d'aller de la raison pure à la raison pratique puis d'en revenir en une sorte de mouvement brownien où c'est la conscience comme telle qui est ébranlée, agitée, remuée, ou bien encore le rite de passation du savoir le plus archaïque aux croyances les plus inouïes ou, inversement, des sciences les plus innovatrices à la foi la plus ancestrale ?


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