Auteur : Jean-Pierre Gattégno
Date de saisie : 14/07/2007
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Domaine français
Prix : 21.80 € / 143.00 F
ISBN : 978-2-7427-6954-4
GENCOD : 9782742769544
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Dans l'avion supersonique qui les emporte au Royaume des Cieux, deux hommes s'interrogent sur les raisons de leur mort. Le premier est le fils de rescapés de la Shoah, le second d'un officier SS. Ils ne se sont jamais rencontrés de leur vivant, n'ont jamais entendu parler l'un de l'autre, mais ils ont le sentiment que leurs morts sont liées. Grâce à leurs confidences, à leurs mensonges et aux images qui défilent sur un écran géant, ils vont découvrir quel étrange lien les unit. Un lien qui passe par leur histoire personnelle et par la grande Histoire, celle de la Shoah, en particulier.
De la confrontation entre le fils de la victime et celui du bourreau, Jean-Pierre Gattégno fait naître un roman passionnant dont mensonge et vérité pourraient bien être les protagonistes essentiels. En jouant avec maestria d'un dialogue narratif parfois pétri d'une ironie toute socratique, et en abordant de manière inédite une mémoire historique éminemment douloureuse - celle du ghetto de Salonique et du camp de Terezín, entre autres -Jean-Pierre Gattégno confère à son roman la dimension d'un questionnement authentique et audacieux où ne peut que se ressourcer le devoir de mémoire.
Auteur, notamment, de Neutralité malveillante (1992), Mortel transfert (1997) et Une place parmi les vivants (2001) chez Calmann-Lévy - trois romans portés à l'écran respectivement par Francis Girod, Jean-Jacques Beineix et Raul Ruiz-, Jean-Pierre Gattégno a déjà publié chez Actes Sud, Le Grand Faiseur (2002) e£ Longtemps, je me suis couché de bonne heure (2004 ; Babel 2006). Chez Calmann-Lévy, il a fait paraître, en janvier 2007, Sur le divan, un essai sur la psychanalyse.
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Depuis quand suis-je mort ?
Depuis toujours ou depuis quelques instants ?
Mais peut-être est-ce seulement un rêve ? Peut-être rêve-t-on lorsqu'on est mort ? Car dans cet avion qui traverse le Royaume des Cieux s'opère un étrange brouillage du temps, une chronologie illusoire où l'avant et l'après se confondent en un simulacre de continuité. Quel jour sommes-nous, quel mois, quelle année ? Comment savoir si ce qui a lieu à un moment donné n'a pas déjà eu lieu à un autre moment ? Pour qui est confronté à l'éternité, ces questions n'ont aucun sens. Elles sont un résidu d'autrefois, une survivance de la vie. D'un temps où six heures venaient après cinq heures, juillet après juin, mardi après lundi. Quand je prenais l'avion, je connaissais la date de départ, la destination, l'aéroport, la porte d'embarquement. J'avais toutes les données en main : billet, numéro du vol, numéro de siège, heure de décollage, heure d'atterrissage. Un voyant lumineux indiquait qu'il était interdit de fumer, qu'il fallait attacher sa ceinture, etc.
Ici rien de tel.
Pas de passeport, de visas, de porte d'embarquement, de numéro de vol. Pas de portail électronique, de dispositions contre le terrorisme, pas d'interdiction de fumer, ni de ceinture à attacher. Pas de départ, pas d'arrivée.
C'est un vol sans réglementation, un vol lisse, un glissement interminable vers nulle part. Y avait-il eu une vie avant ? Avait-on aimé, souffert ? Avait-on été honorable, médiocre ou ignoble ? Questions incroyablement lointaines, hors sujet, si l'on peut dire, et en même temps si prégnantes que je doutais de mon trépas. Avant, je m'appelais Raoul Sévilla, j'habitais un petit deux-pièces rue Mélingue, entre la rue de Belleville et les Buttes-Chaumont, dans le 19e arrondissement de Paris. Je gagnais ma vie en rédigeant pour des entreprises des notes destinées à leurs clients, à leurs fournisseurs ou à leur personnel : rapports d'activités, présentation de projets, demandes de prêts, règlements intérieurs. Quand mes moyens le permettaient, j'invitais une amie au restaurant ou au cinéma, si elle refusait de venir chez moi, je me consolais avec une bouteille de Suntory - ce whisky japonais dont Bill Murray avait fait la publicité dans Lost in Translation, un film que j'avais adoré. Mais pour l'essentiel, je passais mes soirées devant mon traitement de texte à travailler et à retravailler un roman en espérant qu'il serait publié et qu'il me vaudrait enfin cette gloire littéraire à laquelle j'aspirais tant. Malheureusement, aucun éditeur n'en voulait. Mais, malgré ces refus, je ne désespérais pas de voir un jour mes talents reconnus.
Pour le reste, j'étais né à Sambre-et-Meuse, une banlieue proche de Paris, de parents israélites. Pour eux, israélite se disait djidio (pour une femme djudia, prononcez "djudi-ya"), mot provenant de l'espagnol judïo. C'était ainsi que l'on désignait les israélites qui s'étaient réfugiés à Salonique, après qu'Isabelle la Catholique (mes parents l'appelaient Isabelle la Salope) et Ferdinand d'Aragon les eurent chassés d'Espagne en 1492. Là-dessus, quatre cent cinquante ans plus tard, pour des raisons historiques très compliquées, ils avaient débarqué à Sambre-et-Meuse.
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