Auteur : Yoshikazu Nakaji
Date de saisie : 22/06/2007
Genre : Littérature Etudes et théories
Editeur : Presses universitaires de Vincennes, Saint-Denis, France
Collection : L'Imaginaire du texte
Prix : 28.00 € / 183.67 F
ISBN : 978-2-84292-201-6
GENCOD : 9782842922016
Sorti le : 21/06/2007
L'identité d'une oeuvre, à supposer qu'elle existe, ne peut se concevoir que par rapport à ce qui lui est autre : altérité de ce qui entoure l'oeuvre, dans sa création comme dans sa réception, langues que celle-ci affronte, événements qui la suscitent, biographie qu'elle assume, liens qu'elle défait ou refait ; altérité qu'est le devenir de l'oeuvre, avant elle comme après elle, moments de sa venue, temps de ses actualisations et de ses transformations ; altérité enfin qui habite l'oeuvre, dans ses figures, dans son aspiration, dans son inépuisable actualité.
Les études ici réunies, consacrées à la littérature, au cinéma, à l'opéra, à la traduction, à l'adaptation, explorent, dans un dialogue entre chercheurs européens et japonais, les formes de cet «Autre de l'oeuvre».
La biographie d'auteur, ennemie ou solidaire de l'oeuvre ?
Michel Jeanneret
En 1968, Roland Barthes publie un article retentissant, «La mort de l'auteur». «L'écriture est destruction de toute voix, de toute origine, dit-il. L'écriture, c'est ce neutre, ce composite, cet oblique où fuit notre sujet, le noir-et-blanc où vient se perdre toute identité, à commencer par celle-là même du corps qui écrit.» Cette mise à mort marque le point culminant d'une campagne contre la méthode biographique, contre la psychologie, qui accompagne la théorie littéraire tout au long du XXe siècle. Mallarmé et Valéry avaient déjà dit que, dans le texte, c'est le langage qui parle, ça n'est pas l'auteur. Proust avait montré que s'il y a un sujet qui s'exprime dans l'oeuvre, ça n'est pas la personne historique telle que la concevait Sainte-Beuve. Après ces précurseurs, la philosophie, la Nouvelle critique et le structuralisme des années soixante allaient s'édifier sur cette absence. Dans De la Grammatologie, Derrida dénonce le leurre du hors-texte et de la référence biographique, afin de libérer l'écriture d'une «présence» qui limite sa dissémination.
Comme par hasard, le coup de grâce allait tomber autour de mai 68, la saison de toutes les révoltes, de toutes les libérations. Dans son manifeste, Barthes rejette la figure de l'auteur comme un produit de l'idéologie capitaliste ; le prestige de l'individu, c'est une manifestation de la pensée bourgeoise, qui réduit la littérature à une performance personnelle. Dans cette même figure de l'écrivain garant et propriétaire de son oeuvre, Barthes voit aussi une incarnation de l'autorité qu'il faut abattre : l'auteur, c'est «Dieu et ses hypostases, la raison, la science, la loi» qui prétendent contrôler le sens du texte et exercent sur le lecteur une censure castratrice. Celui que la critique traditionnelle exalte comme un créateur, Barthes le présente ici sous deux angles. C'est d'abord un copiste, un bricoleur qui ne fait que couper et coller des morceaux prélevés ailleurs, un simple relais dans la chaîne des intertextes qui fonctionnent de manière autonome. Et surtout, «le scripteur moderne naît en même temps que son texte ; il n'est d'aucune façon pourvu d'un être qui précéderait ou excéderait son écriture». Le sujet du discours n'est jamais que le sujet de dénonciation, il n'est rien de plus que celui qui écrit, c'est un être de papier, qui n'existe que dans le geste de sa production. Il ne reste rien, dans ces conditions, de la personne psychologique et biologique. L'année suivante, en 1969, Foucault, dans la fameuse conférence «Qu'est-ce qu'un auteur ?», prononce une ultime oraison funèbre : «Il y a beau temps que la critique et la philosophie ont pris acte de cette disparition ou de cette mort de l'auteur.» Il évacue l'homme biographique pour faire place à ce qu'il appelle des «fonctions-auteur», c'est-à-dire les marques, purement textuelles, d'un producteur qui, là encore, n'est qu'une forme du discours, sans rapport avec une quelconque subjectivité. Un détail, dans l'exposé de Foucault, montre à quels excès le nouveau dogme pouvait alors mener. À deux reprises, il cite un passage des Textes pour rien de Beckett : «Qu'importe qui parle, quelqu'un a dit, qu'importe qui parle», et il commente : «En cette indifférence s'affirme le principe éthique, le plus fondamental peut-être, de l'écriture contemporaine. L'effacement de l'auteur [...]». Dans la phrase de Beckett, il ne voit que l'expression d'une «indifférence», ce qui revient à ignorer toute la subtilité et l'ambiguïté du passage, puisque la première assertion, «qu'importe qui parle», est ensuite contredite par la modalisation : «quelqu'un a dit, qu'importe qui parle», comme si, malgré tout, ce n'était pas si sûr et qu'on ne puisse se passer de chercher désespérément le sujet parlant, ne fût-il, comme ici, qu'un impersonnel. Parler de la mort de l'auteur, à propos de Beckett, c'est ignorer une angoisse, c'est négliger une tension fondatrice entre la disparition de l'auteur, au sens traditionnel, et pourtant le besoin d'une origine, la recherche d'une voix humaine, une sourde résistance à l'idée d'un effacement total. Il n'y a pas de mort de l'auteur, chez Beckett, ce serait beaucoup trop simple - mais Foucault ne veut pas le savoir.
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