Auteur : Jim Harrison
Traducteur : Brice Matthieussent
Date de saisie : 22/06/2007
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : 10-18, Paris, France
Collection : 10-18. Domaine étranger, n° 4032
Prix : 7.80 € / 51.16 F
ISBN : 978-2-264-04419-8
GENCOD : 9782264044198
Sorti le : 07/06/2007
Péninsule nord du Michigan. Terre d'errance de Chien Brun, métis indien. Membre d'un clan détonnant, il va devoir composer entre détresse charnelle et blessures à l'âme. La faute à qui ? Une dentiste nymphomane et une lesbienne prénommée Gretchen. Pas dit qu'il s'en sorte indemne... Trois républicaines. Bien mariées, bien installées. Mais qui, depuis toujours, en pincent pour un sulfureux don Juan. À tel point qu'elles souhaitent mettre fin à ses jours... Last but not least, un homme, l'auteur, romançant sa propre existence, passée entre la campagne et la ville, les relais gastronomiques, sa compagne, Dostoïevski, Whitman, et ses maîtresses... Trois novellas. Plusieurs voix. Désabusées, conquérantes ou gloutonnes. À l'image même d'Harrison.
«L'été où il faillit mourir met en scène trois univers totalement différents, dont l'un, Épouses républicaines, est la preuve que Jim Harrison est capable de tout, même d'être une femme ! Totalement enthousiasmant.»
Olivia de Lamberterie, Elle
Traduit de l'américain par Brice Matthieussent
Né dans le Michigan en 1937, Jim Harrison est aujourd'hui considéré comme le chantre de la littérature américaine. Scénariste, critique gastronomique et littéraire, journaliste sportif et automobile, il est l'auteur d'une oeuvre considérable, parmi laquelle on compte de grands succès comme Légendes d'automne, Dalva, Un bon jour pour mourir. Il a publié une autobiographie, En marge, et de nombreux romans et recueils de nouvelles, dont De Marquette à Veracruz, L'été où il faillit mourir. Jim Harrison partage aujourd'hui son temps entre le Michigan et le Montana.
À quoi bon vivre si je dois me faire arracher plusieurs dents ? se demanda Chien Brun, assis sur une souche de pin blanc à côté d'une rivière boueuse avec, pour seule compagnie, sa joue tout enflée. C'était fin avril, la saison de la truite ouvrirait dans deux jours. Braconnier impénitent, Chien Brun avait déjà fait deux bonnes pêches de truites de rivière, non par mépris envers les pêcheurs respectueux de la loi, mais parce qu'il avait faim de truites de rivière, tout comme son oncle Delmore et ses enfants adoptifs Red et Baie. Malgré tout, Chien Brun appréciait énormément l'ouverture de la saison de la truite, car cette date signifiait la fin de l'hiver, même si à ses pieds, près de la souche, il y avait encore une grande plaque de neige décorée çà et là de crottes de chevreuil.
Me voilà assis dans la péninsule Nord du Michigan, quatre-vingt-dix kilos de viande frissonnante plus trois dents qui me font un mal de chien et qui, en guise de messages, échangent entre elles pulsations, palpitations et élancements comme le langage secret de la souffrance, pensa-t-il. Chien Brun n'était pas ce qu'on appelle un penseur profond, mais lors de cette rage de dents, des réflexions relatives à la mort avaient tendance à naître en lui durant les quelques secondes d'accalmie relative qui séparaient la douleur diffuse du coup d'aiguillon électrique, l'apogée et le léger reflux. Assis sur cette souche, il plissa les yeux et sa vision de la rivière devint celle d'un immense serpent marron qui émergeait en ondulant du vert profond d'un marais de cèdres. Jusqu'à l'automne précédent, l'eau de cette rivière avait été limpide, même après les grosses pluies, mais les crétins responsables de l'entretien de cette route du comté avaient bousillé un fossé d'écoulement proche de la route, en amont, et maintenant la rivière avait la teinte répugnante d'une flaque d'eau croupie.
Chien Brun savait que ses dents étaient simplement des dents, qu'il ne fallait pas les laisser repeindre le monde aux couleurs hideuses de leur rage. La semaine passée, lorsqu'il s'était présenté aux services sociaux, très désireux de trouver un peu d'aide pour apaiser ses tourments, on ne lui avait pas aussitôt permis de voir son alliée Gretchen ; il dut d'abord affronter le cerbère des lieux, Terence Stuhl, le directeur des services sociaux, qui rappelait toujours à Chien Brun les eaux douteuses de la rivière Escanaba après qu'elle eut traversé l'usine de papeterie locale. Stuhl, davantage assommé d'ennui que vraiment méchant, se mit à pouffer de rire dès qu'il repéra Chien Brun dans le miroir accroché au bout de son bureau pour refléter l'image de quiconque entrait dans le hall de son domaine et s'y trouvait temporairement arrêté par l'hostilité délibérée des réceptionnistes pour qui tous les chômeurs étaient des délinquants en puissance, des bons à rien qu'il fallait à tout prix humilier. En plus de ses gloussements incessants, Stuhl suçotait si vigoureusement sa pipe éteinte que l'extrémité du tuyau venait parfois cogner contre sa luette ; il se mettait alors à tousser violemment, puis à téter une bouteille d'eau minérale de luxe, payée par les contribuables du comté de Delta.
Mais Stuhl était loin d'être le plus gros couillon auquel Chien Brun se trouvait confronté dans sa vie de tous les jours. Stuhl prit simplement dans un placard le dossier de Chien Brun, en fait une seule feuille volante ; puis, tout en pouffant et en toussant, il récita la liste des délits mineurs et des infractions dont son interlocuteur s'était rendu coupable par le passé : exploration sous-marine illégale de vieux rafiots coulés dans le lac Supérieur, vol d'objets à bord de ces épaves et revente desdits objets ; vol d'un camion frigorifique pour transporter le corps d'un Amérindien découvert en grande tenue de cérémonie au fond du lac Supérieur ; déprédations répétées commises aux dépens des biens et du campement d'anthropologues de l'université du Michigan, qui désiraient effectuer des fouilles sur le site d'un ancien cimetière autochtone, peut-être le site Hopwell situé le plus au nord, dont l'emplacement secret avait été divulgué par mégarde à une très jolie étudiante nommée Shelley pendant que Chien Brun se vautrait honteusement dans le stupre.
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